Les lois qui tuent

(01/11/2013 by Artémise)

Pénaliser et harceler les personnes qui se prostituent (lois sur le racolage, entre autres, pour ceux qui n’auraient pas suivi) fait partie des actions gouvernementales à fourrer dans la liste des choses allant odieusement à l’encontre des droits de l’Homme et du devoir de solidarité le plus élémentaire. Face à deux protagonistes dont les intérêts s’opposent dans un rapport de force (définition d’un rapport commercial/salarial aujourd’hui en France) en l’occurrence putes vs clients, j’aurais tendance à préférer que la loi protège le plus vulnérable des deux.

savez-vous pourquoi cette illustration figure ici ? pour aucune raison valable

savez-vous pourquoi cette illustration figure ici ? pour aucune raison valable

Dans le cadre de la pross, quelle soit réglementée ou pas, le rapport commercial influence le comportement de l’acheteur qui va raisonner, grosso modo, comme tout consommateur lambda. C’est à dire qui ne voit pas forcément le mal à chercher à obtenir plus quitte à être “roublards ». Un consommateur averti ne « se fait pas avoir », « fait de bonnes affaires » et « obtient plus de satisfactions que la moyenne »… et pourra se dire qu’un doigt ou un baiser intrusif n’est ni un « vol de service », ni une agression, plutôt une sorte de tentative de négociation, d’obtenir du rab. Quelque chose d’anodin et qui fait partie du job. Contrairement à d’autres je ne crois pas que « prostitution=viol ». Je ne crois pas non plus que « prostitution=sexualité entre adultes libres et consentants » parce que même quand il s’agit effectivement d’adultes libres et consentants je doute qu’il s’agisse réellement de sexualité concernant ceux qui prennent l’argent (mais ceci mériterait d’être étayé). Par contre, je sais que la prostitution expose énormément aux viols, commis par la force, la menace ou le chantage, et l’on peut dire que les « dérapages » et autres « roublardises » des clients ne sont pas autre chose, d’un point de vue pénal, que des agressions sexuelles voire des viols par surprise.

Je suis plutôt d’accord avec le discours strassien pour remettre en question le fait d’amalgamer systématiquement les agresseurs des prostituées et leurs clients. Il est évident pour moi que bon nombres d’agressions sont le fait de prédateurs profitant de la possibilité d’établir un contact avec des cibles plus ou moins choisies parce qu’accessibles, et qui se font passer pour des clients qui volent, violent, frappent, tuent. Et puis qu’il y a des clients, des « vrais », qui abusent et violentent, profitent de leur statut de clients pour imposer, et engraissent principalement les macs, les dealers et les huissiers étant donné qu’ils ont une forte prédilection pour la facilité (je parlais plus haut de prédateurs, ici charognards serait plus approprié concernant leurs stratégies). Enfin il y a des clients qui respectent les termes du contrat et se contentent globalement de bonne grâce de ce que les putes leur proposent comme transaction (ce qui n’évacue pas toujours, loin de là, les risques de conséquences néfastes de l’activité sur les pross).

le projet de loi pénalisant les clients pourrait être plus dissuasif que prévu

le projet de loi pénalisant les clients pourrait être plus dissuasif que prévu

Ces derniers représentent principalement la clientèle que j’ai pu avoir lorsque je pouvais me permettre d’exercer un tri drastique, de ne pas négocier mes tarifs (pourtant élevés) ni mes pratiques (pourtant pas du tout représentatives de l’éventail courant des acronymes à cocher (GFE, FK, CIM, COB, etc)). A chaque fois ou presque que j’ai été dans l’urgence et/ou en situation de vulnérabilité j’ai eu affaire à la deuxième catégorie voir à la première (les prédateurs). Et nul besoin pour ça que les putes soient stigmatisées, les prédateurs et les clients abuseurs ne sont pas plus idiots que la moyenne. Ils comprennent très bien quelles opportunités de nuire leur offre le principe même de la prostitution. Ils comprennent aussi instinctivement comment les saisir. Il parait impossible de mettre les victimes potentielles efficacement hors de portée des malfaisants, à moins de les enfermer et de les mettre sous surveillance permanente (normalement c’est à ce moment là que quelqu’un a l’éclair de génie de beugler que la solution c’est de rouvrir les bordels. Sans commentaire.).

Pour que les pross puissent exercer avec le moins de contraintes possible, il ne parait pas forcément idiot que le législateur leur donne comme arme l’épée de Damoclès qui se trouverait au-dessus de la tête de chaque client : une loi pénalisant ces derniers. Et à mon avis c’est surtout pour ça qu’on entend si fort les hommes s’indigner au sujet de cette fameuse loi. Plus que la crainte de ne plus pouvoir avoir accès à la prostitution, qui n’est de toute façon pas fondée* (et puis merde, ils étaient où quand elle est passée la loi sur le racolage ???) c’est la conscience plus ou moins aïgue que cela modifierait le rapport de force qui est majoritairement en leur faveur au sein des transactions prostitutionnelles. On a pu constater que les lois sur le racolage n’ont fait de dégâts que sur certaines catégories précises de prostituées, et on sait aussi pourquoi. On sait à qui elle a donné du pouvoir (flics, prédateurs, macs, clients) et aux dépens de qui. On peut raisonnablement envisager que la loi de pénalisation ne fera au pire de « dégâts » que sur une catégorie bien précise d’individus : les clients.

On dit que la loi rendra la prostitution encore plus clandestine et donc plus dangereuse. C’est en tout cas ce que produit le fait de pénaliser les putes (et de « nettoyer » les centres villes), c’est vrai, en plus que d’acter qu’elles ne sont pas dans leur droit, contrairement aux clients, ce qui ajoute de gros facteurs de vulnérabilité au tableau. Premièrement, j’aimerais bien qu’on m’explique comment une loi qui pénalise non plus les putes mais leurs clients, pourra faire pire que celle effectuant l’exact inverse et qui n’a, même si les conséquences n’ont été que négatives, pas à ce que je sache fait migrer la prostitution dans des lieux inaccessibles tels que des maquis ou des forteresses souterraines. J’ai du mal à imaginer, aussi, comment la demande pourrait baisser du jour au lendemain au point que les (encore plus de) putes se retrouveront à mourir de faim (de froid, de crise de manque, du sida…), et soi-disant dans l’indifférence générale. J’ai encore jamais vu de loi ayant d’effets si foudroyants, quelle est donc la particularité de celle-ci ? A-t-on constaté cela en Suède, pays abolitionniste

Nicolas Bedos est formel : la prostitution canalise les comportements déviants. Ici, un jeune suédois rendu barjot par la loi abolitionniste

Nicolas Bedos est formel : la prostitution canalise les comportements déviants. Ici, un jeune suédois rendu barjot par la loi abolitionniste

La loi est cependant lacunaire car le volet social n’est pas assez étoffé. Les moyens ne peuvent découler que d’une volonté populaire qui ne surviendra que si l’on parle de la pross comme de ce qu’elle est : quelque chose de trop souvent destructeur, sans doute même intrinsèquement. Sans cette reconnaissance, aux antipodes du discours « c’est un métier comme un autre », il sera presque impossible de mobiliser la solidarité nécessaire à la protection des prostituées les plus vulnérables (qui se trouvent être aussi les plus nombreuses). La sensibilisation aux problèmes se trouvant en amont et et en aval de la prostitution est primordiale, celle des flics comme celle de l’opinion publique. En attendant l’avènement du fameux « empowerment » par le biais de la prostitution et l’effondrement du système-capitaliste-exploiteur il serait peut être bien de tenter de limiter le massacre, et pour cela on ne peut se permettre de minimiser la responsabilité des clients dans les violences subies par les pross. Ou alors, on est un Tartuffe.

* A vrai dire je ne crois absolument pas que l’application de la loi pénalisant les clients de la prostitution fera « disparaître » la prostitution. Et je ne pense pas non plus que son effet dissuasif/éducatif sera un minimum probant avant quelques décennies. Par contre ce que je pressent fortement c’est que, sur le lieu de la passe et au moment de la transaction, l’existence même de cette loi pourrait équilibrer le rapport de force en faveur des putes. Au moindre dérapage, et pour peu que les représentants de la force publique soient dûment formés, les clients pourront être dénoncés, et je pense que rien qu’à cette idée ils se poseront un peu plus la question du respect de l’autre. 

prédateur abolitionniste en goguette

prédateur abolitionniste en goguette

ALERTE ROUGE !!! Une rumeur circule sur les réseaux sociaux, au sujet d’un prédateur abolitionniste et manipulateur rôdant sur la toile. L’individu ciblerait principalement des putes en fragilité dans le but de les faire sortir du tapin. Je préconise la plus grande prudence, ainsi qu’une solidarité de circonstance. Il paraîtrait aussi que ses agissements seraient en grande partie à l’origine de la bouse des 343 salauds, à juste titre effrayés et scandalisés par tant de fourberie liberticide.

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8 commentaires pour Les lois qui tuent

  1. love dit :

    Très bon article, il faudrait aussi parler de la prostitution à travers le net (cam, annonces etc) même si je sais qu’il n’y a que peu d’études dessus :/

  2. Vickie Petit Chat dit :

    J’aime beaucoup votre point de vue et la façon dont vous l’exprimez. C’est posé, vous ne cherchez pas à emprisonner le lecteur dans l’émotion (« si t’es pas d’accord avec moi, c’est que tu veux ma mort, hein? HEIN?! **phobe! ») Et merci pour le lien vers l’article de Joan Smith. Par contre, je ne comprend pas de quelle façon les huissiers font leur beurre sur la prostitution…

    Oh. Il me tarde de lire vos prochains articles.

    • Artémise dit :

      En fait je cite les huissiers dans ce passage uniquement pour évoquer les personnes qui se prostituent (entre-autres) sous une forte pression financière hors proxénétisme. Cela a été mon cas et c’est toujours un facteur augmentant la vulnérabilité (l’urgence de dettes exponentielles). Une manière un peu imagée de formuler qu’en général les clients les moins « respectueux » le sont surtout envers les prostituées les moins aptes à s’en protéger (qu’ils engraissent telle ou telle personne n’était pas le propos même si c’est un sujet important).
      Cela m’a fait plaisir que tu relèves le côté « posé » de mon texte, c’est globalement ce vers quoi je tends s’agissant d’exprimer certaines idées (éviter le parasitage émotionnel). C’est une manière aussi de faire confiance en l’intelligence des lecteurs que de ne pas systématiquement faire appelle à leurs tripes plus qu’à leur tête.

  3. Vickie Petit Chat dit :

    Merci pour la précision 🙂

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  6. Lora Crohain dit :

    D’abord, j’ai bien ri. Votre billet et votre style sont aussi décapants que plaisants, merci.
    Je pense aussi que la prostitution ne disparaîtra pas avant le patriarcat, mais je vois un effet positif supplémentaire d’une loi abolitionniste : l’achat sera un délit, et ça change tout.
    Avoir des femmes (et des hommes) à disposition pour quand ils ont une petite envie sexuelle ne sera plus un « DROIT DE L’HOMME ».. Ca va changer petit à petit les mentalité. Et ils seront de moins en moins excusés par l’opinion publique.
    Ce seront eux qui seront stigmatisés. Ca commence avec les « salauds ».

  7. youlipe dit :

    Bonjour Artémise,
    J’apprécie moi aussi ton texte, plus que ceux de ton collègue spermufle…
    Tu dis que tu ne vois pas comment une loi pénalisant les clients pourraient pénaliser les prostituées… ba moi je vois. Depuis que cette loi a fait du bruit (mais pourtant pas encore appliquée), j’ai moins de demandes, et j’ai du baisser mes tarifs. Je n’officie pas dans la rue, donc la loi sur le racolage n’avait pas d’incidence me concernant.

    Pour moi la prostitution n’est qu’un symptôme d’un phénomène bien plus large, qui est la domination des hommes sur les femmes et tout ce qui en découle : violences sexuelles, psychologiques, etc…
    Donc s’attaquer aux clients des prostituées, c’est encore une fois montrer du doigt une partie des hommes, ce qui dédouane les autres de se poser la moindre question.

    Tout comme la façon qu’a spermufle d’asséner ses positions, en mode « tu sais pas de quoi tu parles » alors qu’il ne se prostitue pas lui-même, contraste clairement avec la façon dont toi tu poses le choses et laisses la place au dialogue. Et malheureusement, cela se retrouve partout et tout le temps, j’avoue que j’en ai ma claque des hommes qui savent mieux que moi ce que je dois faire et comment, qu’ils soient abolos ou pro « maison-closes ».

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