D.O.A.

(21/08/2013 by Spermufle)

Le militantisme est une tâche ingrate, tout le monde en convient. Quoique… Ce truisme mérite d’être nuancé. Le militantisme n’est ingrat que si la cause représente la vraie finalité, et non un moyen au service d’ambitions personnelles. Celles-ci peuvent être matérielles ou tout simplement narcissiques. Au passage, big up à tous les humanisto-vertueux qui se donnent une contenance de « mec bien », pensent dans les clous, s’indignent comme il faut, luttent contre leur misère sexuelle et éventuellement contre la misère tout court. Dans ce cas de figure, peu importe si les idéaux se concrétisent par une transformation sociale, l’action militante est par nature gratifiante à court terme. Elle devient alors une guignolade semblable à celle des philosophes imposteurs brocardés quelques mois plus tôt par Octave Mol.

Les psycho-évolutionnistes prétendent que les rapports de force sont indépassables, y compris par l'éducation

Les psycho-évolutionnistes prétendent que les rapports de force sont indépassables, y compris par l’éducation

D’autres militants prennent leur tâche bien plus au sérieux, tout en ayant conscience de son caractère possiblement vain. La plupart ne verront pas la mise en application de leur modèle de société ; d’autres n’en constateront même jamais les prémices. Certaines causes sont encore plus ingrates que d’autres. Celles qui touchent à l’intime, par exemple. Au rapport à l’autre, à son corps, à sa culpabilité, à son ego en somme, ce qui explique la résistance face à des discours qui décrivent une réalité déplaisante.

Certains contradicteurs prétendent oeuvrer pour le bien commun ; ils sont exclusivement guidés par la sauvegarde de leur posture valorisante d’un point de vue narcissique (et éventuellement pécuniaire). D’où cette tendance risible à ne pas incarner les idéaux qu’ils promeuvent, à se définir par leur posture et non leurs actes, et brandir à la face du monde ce masque social. La discussion est délicate avec ces contradicteurs, otages d’un ego à fleur de peau, qui recourent au déni, au chantage affectif, à la diabolisation et parfois la menace explicite. Quiconque tente de voir ce que dissimule le masque social est honni sur-le-champ : malheur à celui qui découvre le gros rat faisandé planqué sous le tapis.

Sans flatter sa croupe, pas moyen d'obtenir quoi que ce soit d'autrui

Sans flatter sa croupe, pas moyen d’obtenir quoi que ce soit d’autrui

Dans une société régie par l’ego et les rapports de force, ces contradicteurs suscitent une adhésion massive. Il est triste de constater que même dans les milieux égalitaristes, censés déconstruire les rapports de domination, c’est celui qui gueule le plus fort qui se montre le plus convaincant. La colère, l’indignation, viennent ainsi se substituer à une argumentation dépassionnée ; l’on voit davantage des egos s’entrechoquer sous les yeux de spectateurs ne concevant pas un seul instant qu’un fonctionnement alternatif est possible.

Une civilisation qui érige l’orgueil en vertu cardinale, qui promeut le ménagement des egos coûte que coûte comme principe de savoir-vivre, mérite l’anéantissement imédiat. Elle ne peut donner lieu qu’à des rapports de force permanents, qui se logent dans tous les domaines possibles, même ceux qui devraient en théorie être préservés (éducation, rapports affectifs, etc). Inutile de dire que je suis un partisan de la guerre, de la pollution (chaque soir, je brûle d’ailleurs vingt litres de kérosène sur mon balcon pour le plaisir) et j’encourage la propagation des MST. Il m’arrive souvent de regretter le discernement de Stanislav Ievgrafovitch Petrov, sans lequel la IIIè Guerre Mondiale aurait éclaté et offert à l’humanité le destin qu’elle mérite.

De temps à autres, il m’arrive néanmoins de croiser des individus atypiques. Avec lesquels il est possible d’établir des liens d’une nature à la fois singulière et rafraîchissante. Capables d’une sincère remise en question (qui n’a rien en commun avec sa version dévoyée, le repentir), de faire face à leurs responsabilités (sans ressentir son avatar pathologique, la culpabilité) et d’écarter la tyrannie de l’émotion pour développer leur faculté d’analyse, ils apportent énormément à leur entourage. Allons plus loin : ils rendent le monde meilleur.

Les plus belles rencontrent surviennent le plus souvent par hasard

Les plus belles rencontrent surviennent le plus souvent par hasard

Avec eux, il est possible d’établir des liens affectifs ne reposant pas sur une association de complaisance mutuelle (autrement dit un pacte de non-agression), et de sortir de la logique des rapports de force. Aucun sujet n’est tabou, peu de choses les choquent (malgré un passif traumatique parfois accablant), et l’ego n’imprègne que modérément leur rapport à l’autre. L’auto-dérision est possible, de même que le cynisme, rien n’est donc durablement tragique. Ils ne perçoivent pas le désaccord comme une intolérable remise en question et les échanges sont authentiques, féconds, non-superficiels car l’ombre du « vrai tyran » ne plane pas sur eux.

Au contact de pareils individus, je me surprends parfois à retrouver l’optimisme. Tout n’est pas perdu, me dis-je, et surgissent soudain des fantasmes philanthropes, où ces individus d’exception recruteraient des homologues à des fins reproductives. De la fusion de leurs gamètes naîtrait une humanité bien plus enthousiasmante et qui mériterait qu’on la défende.

Artémise, ceci est une Déclaration Officielle d’Amitié.

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4 commentaires pour D.O.A.

  1. Methos dit :

    Article excellent par sa fine analyse de notre société qui prône des valeurs amorales. En effet au collège, au lycée, entre amis, au travail nous nous acclimatons de ce rapport de force perpétuel où il faut impérativement surmonter les autres pour exister. Cela se fait certes par des buts expressifs, comme la réussite financière, mais aussi et surtout par de petites victoires mesquines comme avoir le dernier mot lors d’une conversation, savoir placer la pique blessante au bon endroit etc.

    Je suis également d’accord sur le fait que nous défendons justement la moralité en ce but : paraître « plus » que les autres, plus intelligent, plus altruiste. Tout est fait pour satisfaire notre ego, même la spiritualité et le militantisme, c’est une vision des choses que nous intégrons à force de côtoyer des sociétés mettant en avant ce schéma. On finit par ne plus trop s’en rendre compte.

    Et je suis enfin d’accord sur le fait qu’il existe heureusement de maigres relations absolument sincères, en ce qui me concerne je pense surtout à mon meilleur ami. Comme tu dis : on se comprend vite, on rit de tout, on n’est pas en concurrence, on s’inquiète réellement l’un de l’autre lorsque le moral est au plus bas. A la différence d’autres amis où je dois faire de la diplomatie, ne pas trop reprocher ceci, éviter de parler de cela, où je prends la mouche sur certains actes ou paroles par manque de confiance.

    Encore merci pour ce post qui certes décrit une situation extrêmement déplorable, mais considérant une alternative humaine et surtout possible, non utopique, à la réalité désastreuse de nos relations les uns envers les autres.

  2. Parleur dit :

    J’avais deja envie de connaitre Artemise, mais si en plus tu en rajoutes une couche… 🙂

  3. Octave Mol dit :

    Et moi, je refoule du goulot ?

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