Je passe mon Tour

(07/07/2013 by Spermufle)

Ca y est. La météo s’est enfin alignée sur le calendrier pour proposer un été digne de ce nom. Et qui dit été dit Tour de France, l’un des évènements incontournables de l’année, même si mes proches n’adhèrent pas particulièrement au propos (j’explique pourtant ici, de manière implacable, pourquoi le cyclisme est un sport passionnant).

Le public du cyclisme est effectivement plutôt âgé

Le public du cyclisme est effectivement plutôt âgé

L’on m’objecte souvent que la course est d’un ennui mortel. Il n’y aurait rien d’autre à voir que la longue procession d’un peloton bariolé, par ailleurs dopé jusqu’au trognon, ce qui entacherait la régularité de l’épreuve. Constat sévère qui décrit, hélas, assez bien la réalité.

Pourtant, et même si je peine à le faire comprendre autour de moi, le tableau n’a pas toujours été aussi sombre. L’un des derniers tours disputé sans dopage « moderne », c’est à dire sans recours aux produits type EPO et successeurs, était par exemple très animé. Dix étapes étaient alors organisées dans le nord de la France, sur terrain plat, ce qui n’empêchait nullement une course de mouvement. Les sprints massifs étaient rares, les échappées souvent victorieuses, et il arrivait même que des favoris exploitent le moindre petit relief pour distancer le peloton. En montagne, les meilleurs se dégageaient très vite ; on assistait à des luttes d’homme à homme, et non pas à des confrontations entre équipes aux coureurs interchangeables. En somme, la course était particulièrement spectaculaire d’un point de vue dramaturgique.

La physionomie de l’épreuve a évolué en très peu de temps. Quelques années ont suffi pour que les performances s’élèvent de 10%, gain attribuable à la diffusion de l’EPO d’après les experts (à tel point que dans les années 1993-94, les coureurs arrivaient systématiquement avec une heure d’avance sur l’horaire prévu). A mesure que la vitesse s’élève, l’abri aérodynamique revêt davantage d’importance. Par conséquent, à partir du début des années 90, les échappées ont été quasi-systématiquement condamnées sur terrain plat, occasionnant presque à tous les coups un sprint massif. Autrefois économes de leurs efforts, les équipes de sprinteurs se sont mises à effectuer des rallyes de près de 100km, et à cadenasser quotidiennement la course. Les finisseurs comme Nijdam, Skibby, Ekimov, ou encore Thierry Marie, sont soudain devenus incapables de jaillir du peloton près de l’arrivée. La course est également devenue insipide en montagne, où les grimpeurs poids plume ont subi la loi de puissants rouleurs métamorphosés (Indurain, Riis, etc). Phénomène étrange : les équipiers des leaders, autrefois rapidement décramponnés, se sont soudain montrés plus efficaces que les très bon grimpeurs du peloton. Adieu les longues chevauchées impromptues ou les stratégies élaborées, place aux étapes prévisbles, où les rouleurs mènent un train d’enfer, éliminant les concurrents par l’arrière, et où la décision se fait toujours dans la dernière montée.

En d’autres termes, le Tour de France ressemble désormais à une succession de Grands Prix de Formule 1 sans le moindre dépassement, ou alors à une phase finale de Coupe du Monde où tous les matches se termineraient par un bon vieux 0-0 tirs aux buts.

Oiseaux de mauvaise augure annonçant la mort du Tour de France

Oiseaux de mauvaise augure annonçant la mort du Tour de France

Suite aux scandales ayant émaillé l’actualité cycliste depuis quinze ans, la promotion du Tour de France s’articule chaque année autour d’un axe majeur : « Le dopage ? Autrefois oui, mais cette fois-ci, c’est un phénomène marginal, juste une affaire de quelques brebis galeyses ». En 2011, les performances inhabituellement basses enregistrées en montagne ont laissé croire que les coureurs tournaient désormais à l’eau claire. Et pourtant… D’une part, la tendance s’est inversée en 2012, et encore davantage cette année (suspicions sérieuses autour des Sky et des Europcar par exemple), d’autre part, le dopage n’est pas circonscrit aux grimpeurs. Si elle était réellement « propre », la course dans son ensemble aurait retrouvé la physionomie des années pré-EPO. Or, que peut-on constater ? Que les étapes de plaine obéissent au scénario habituel, similaire à celui des années 90-2000. En résulte un ennui aux proportions insensées, accentué par le parti pris du diffuseur (France 2). Comme le signale mon camarade Jérôme, « Le Tour, maintenant, c’est un épisode des Racines et des Ailes avec, parfois, des gars qui pédalent ».

Paradoxalement, les images du Tour s’exportent de mieux en mieux,, et ce, grâce à l’internationalisation du peloton. Autrefois l’apanage des Français, Belges, Hollandais, Italiens et Espagnols, le cyclisme attire désormais Allemands, Scandinaves, Slaves et Anglo-Saxons dans leur ensemble. Le schéma est à tous les coups identique : un coureur-pionnier originaire d’un pays « atypique » obtient quelques succès, puis déclenche l’adhésion massive de ses compatriotes (drainant une flopée de sponsors au passage). La fibre patriotique est ainsi le plus puissant vecteur de diffusion internationale et donc du développement économique du cyclisme. Enfin, jusqu’à ce qu’un scandale éclate et affecte la crédibilité de l’épreuve. Songeons à l’édition 2007, lorsque les chaînes Allemandes ZDF et ARD ont retiré le cyclisme des antennes et entraîné dans leur sillage les sponsors (trois équipes Teutonnes dans le peloton en 2007, aucune aujourd’hui). Trajectoire funeste également empruntée par les Italiens (onze équipes en Première Division en 1996, plus que deux aujourd’hui), de même que les Espagnols (réduction drastique du nombre d’équipes professionnelles).

Bientôt, le Tour de France passera par ici

Bientôt, le Tour de France passera par ici

L’emballement des nouvelles « niches commerciales » du cyclisme risque fort d’être fugace. A la moindre affaire impliquant Sky (Britannique), BMC (Américaine) ou Orica (Australienne), le sport cycliste dans son ensemble sera durablement discrédité dans ces pays; et le krach économique inévitable. La stratégie du déni face au dopage, visible dans l’affaire Armstrong (les autorités, l’UCI en tête, ont fermé les yeux car le champion US facilitait la conquête de la cible Américaine), est donc suicidaire à moyen terme. Le Tour de France deviendra bientôt un gouffre financier, une épreuve déjà ringardisée dans son propre pays, et qui peinera à renouveler son audience faute de proposer un spectacle intéressant. On observe ainsi que la moyenne d’âge des téléspectateurs, déjà élevée, est globalement en baisse depuis dix ans, et l’on perd 20% d’entre eux en moyenne lorsque la course est plus figée qu’à l’accoutumée.

Restituer sa dimension dramaturgique au sport cycliste est donc indispensable et dans cette optique, la lutte contre le dopage est une nécessité. Puisque l’éthique et l’enjeu de santé publique ne semblent guère mobiliser les acteurs du sport (la domination des Sky évoque furieusement celle des US Postal d’il y a dix ans), il faudra plus certainement faire appel à leur pragmatisme. Moins de dopage = course plus intéressante = toujours plus d’oseille à se faire.

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2 commentaires pour Je passe mon Tour

  1. socquettes dit :

    Ce que vous dites ici est une bonne illustration de ce qui est décrit dans cet article: http://www.atoute.org/n/Pourquoi-l-evaluation-remuneration.html

    Du côté des sportifs, le seul critère d’évaluation est la victoire ou la défaite. Du côté des organisateurs, c’est la conquête de nouveaux marchés. Au final, on arrive à une victoire qui ne vaut plus grand chose, et un public amoindri. J’ai l’impression.

  2. lez dit :

    Trop drôle la première photo

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