Mourir pour des idées. Vraiment ?

(18/06/2013 by Spermufle)

Ces derniers jours, un fait divers navrant s’est produit à Paris. Clément Méric, un militant anti-fasciste à peine sorti de l’adolescence, a été rossé mortellement par Esteban Morillo, un bonehead  lui aussi à peine majeur, à l’occasion d’une braderie.

Malgré une connaissance fragmentaire des faits, les réseaux gaucho-sociaux ont immédiatement instrumentalisé l’affaire Méric à des fins diverses, telles que la propagande militante (le terme de « propagande » n’a rien de péjoratif ; nous nous livrons ici-même à une propagande Prosti-Abolitionniste), ou encore le règlement de comptes personnels, voire dans certains cas l’appel aux armes. Pour ces individus, l’affaire est instruite et jugée d’avance : la victime était un paisible militant lâchement assassiné par des fascistes ivres de haine et de fanatisme. Cet article est ainsi très significatif. Manifestement, l’auteur est loin d’être un Harpagon du cliché : « ventre fécond de la bête immonde », « citoyen du monde » (affirmation qui tombe comme un cheveu sur la soupe, et qui repose sur un concept vague au possible : Gérard Depardieu se targue, lui aussi, d’être un « citoyen du monde »). Même « les heures les plus sombres de notre Histoire » sont subtilement évoquées au travers d’une allusion à un DST consacré aux années 30.

Deux semaines plus tard, à la faveur d’un peu de recul, on réalise que la réalité est plus complexe que ne le suggéraient les premiers tweets enfiévrés. Selon des sources concordantes, les militants anti-fascistes ont injurié puis défié un groupe de boneheads. Ces derniers ont appelé du renfort, parmi lesquels figuraient le futur meurtrier de Clément Méric. En d’autres termes, ces fascistes n’étaient aucunement en train de se livrer à une ratonnade, ou tout autre acte justifiant un usage impérieux de la violence.

La Bête Immonde est revenue !

La Bête Immonde est revenue !

Au passage, on ne peut s’empêcher de relever l’inertie des autorités au sujet du meurtrier. Le combo port d’armes + militantisme belliqueux aurait nécessairement dû mettre sur la piste d’un problème psychiatrique justifiant un suivi. Un tel profil est capable à tout instant d’un passage à l’acte violent, voire meurtrier, et je doute que sa pathologie soit circonscrite au champ politique. Cette désinvolture des autorités est également observable dans les cas de violence domestique ou toute autre forme de brutalité criminelle, et elles ne réagissent bien souvent qu’une fois le pire survenu. On peut également relever la promptitude à l’indignation d’un certain nombre de gaucho-militants, qui pratiquent ici une hiérarchie de la victimisation (la mort d’un « camarade » crée davantage de remous que celle d’un flic, voire d’un citoyen lambda), alors qu’ils n’ont de cesse de proclamer leur dégoût lorsque les médias s’émeuvent davantage de la mort d’Occidentaux au détriment de victimes Africaines ou Moyen-Orientales. En somme ces militants se vautrent dans une turpitude qu’ils dénoncent par ailleurs. Rien de plus logique : les propagandistes de chaque camp instrumentalisent les morts à leur guise (ici Clément Méric, à l’autre bord, un flic lambda). Notons enfin que la posture virilo-martiale de certains groupuscules anti-fascistes (tenue caractéristique qu’il faut bien appeler un uniforme, esthétisation de la violence, dialectique soumis-lopettes vs rebelles-qui-en-ont-dans-le-pantalon, etc.) ne pose aucun problème de conscience aux Féministes qui les soutiennent.

Supposons un instant que Clément Méric et ses camarades aient eu le dessus dans cette bagarre : quels auraient été les résultats concrets d’une telle issue ? D’un point de vue militant, en quoi une raclée administrée aux boneheads aurait eu un quelconque impact sur l’opinion publique ? Le FN n’aurait perdu strictement aucun électeur ; nul Lepéniste n’aurait changé sa perception des minorités ethniques ou sexuelles. Les effectifs des mouvements fascistes n’auraient pas décru, pas plus que leur pouvoir de nuisance. Au mieux, Clément Méric et ses copains auraient savouré un triomphe narcissique, lié à la satisfaction d’avoir gagné une bataille (dérisoire) contre l’Ennemi. Celui-ci n’aurait pas manqué d’exercer des représailles massives à la première occasion, alimentant un cycle infini de violence et d’expéditions punitives, qui aurait incité l’opinion publique à renvoyer dos à dos Extrême-Droite et Extrême-Gauche.

Bref, la bagarre qui a entrainé la mort de Clément Méric est aussi absurde qu’inutile. Parmi tous ceux qui ont érigé ce jeune homme en martyr, je me demande combien encourageraient leur propre fils souffreteux (il était freluquet et se remettait d’une leucémie) à se battre avec des dingues pour des motifs strictement idéologiques. Défier un bonehead, c’est-à-dire un fêlé en guerre avec la Terre entière, alors qu’on n’est pas correctement outillé pour la baston, équivaut à se promener sur un terrain vague, un soir d’orage, abrité par un parapluie.

L’on trouvera peut-être que je suis particulièrement sévère à l’égard de la Gauche Radicale. Des esprits limités en concluront que je « manque de respect » à la mémoire du martyr ; il paraît même que mentionner l’absurdité de la bagarre qui a conduit à sa mort, l’imprudence de la victime, équivaut (selon une logique abominablement tordue) à un « Bien fait pour lui ! », voire à une inversion de culpabilité. D’autres, encore plus limités, manichéens, et dont le tempérament belliqueux n’attend que le premier prétexte pour se manifester, estimeront que je suis un propagandiste de l’autre bord. Pour ces individus, tous les moyens sont bons au nom d’une cause « juste », et quiconque ose prétendre le contraire est assimilé à un ennemi. A cet égard, la discussion entre contributeurs de Wikipedia sur la page dédiée à l’affaire (et citée plus haut) montre bien que ses initiateurs n’avaient aucunement l’intention de mettre cette affaire en perspective et la présenter avec neutralité, mais souhaitaient exclusivement créer un équivalent virtuel de la plaque commémorative. Comportement indécent d’individus incapables de faire face à la complexité du réel, et qui sont visiblement en quête de certitudes et d’un défouloir pour proclamer leur vertu et exprimer leur agressivité le cas échéant.

Ouvrez l'oeil : les Fascistes sont omniprésents

Ouvrez l’oeil : les Fascistes sont omniprésents

Certes, l’Extrême-Gauche et l’Extrême-Droite n’ont en théorie rien de commun. Et pourtant… Lorsque des idéaux nobles sont captés par des individus qui n’ont pas accompli leur « Révolution Intérieure », tout effort réellement progressiste est vain. La différence qui existe sur le papier n’est alors plus observable dans les faits. Artémise l’exprimait dans un récent commentaire au précédent billet, que je me permets de recopier :

Alors oui, bien sûr, tout le monde ne se comporte pas comme nous le décrivons dans l’article. Il y a les « meneurs », plus ou moins actifs, plus ou moins intransigeants et agressifs, ceux pour qui la cause féministe (ou une autre cause juste) n’est au final qu’un instrument leur permettant de justifier en toute circonstance leur comportement aberrant et moralement injustifiable (goût pour les rapports de force voir la tyrannie, besoin de se défouler sur des « ennemis »). Et puis il y a les autres, moins belliqueux et même pas du tout dans l’ensemble mais n’hésitant pas pour autant à justifier, soutenir sans réserve le comportement des premiers. Au final on va faire passer ces comportements pour une conséquence logique de l’engagement militant, de l’adhésion à des idéaux, alors même qu’ils relèvent plutôt de la personnalité, de problèmes personnels (refus total de remise en question, haine, ressentiment…).

Et le pire dans tout ça, ce que je trouve le plus fou, c’est que ce fonctionnement s’épanouisse sur le terreau d’idéaux égalitaires et non-violents. Il y comme un décalage, et c’est un euphémisme. Une personne violente, agressive et nourrissant de grands désirs de domination sera cohérente et plutôt logique si elle choisit d’adhérer à des causes prônant la violence, la haine de l’autre, les rapports de domination. Son comportement ne me semblera pas pour autant souhaitable mais au moins je lui reconnaîtrais une certaine lucidité et un certain courage à l’assumer au grand jour. Evidement il y aura aussi probablement une part de déni (« je suis violent pour la cause ») mais au final il sera moins hypocrite (« la cause doit être violente, la domination est juste, etc »). Ce texte s’inscrit, d’une manière générale, dans la lignée de « Violence pour tous »

Militant de Gauche se préparant à bouter le Fascisme hors de France

Militant de Gauche se préparant à bouter le Fascisme hors de France

Faute de l’avoir connu personnellement, j’ignore si Clément Méric faisait effectivement partie de ces individus éprouvant une fascination morbide pour la violence et les rapports de domination. En revanche, j’affirme qu’une frange non négligeable des « indignés » récents manifesteraient a minima une complaisance coupable en cas d’exactions « pour la bonne cause ». Si Esteban Morillo avait trouvé la mort, l’indignation aurait été nettement moins vive, et l’on aurait trouvé mille excuses à son meurtrier, un peu comme lorsqu’un flic est tué dans l’exercice de ses fonctions. Des tweets de jubilation seraient même assez probables, à la manière de ceux envoyés lorsqu’un torero se fait encorner dans l’arène.

Parvient-on à lutter efficacement contre le hooliganisme d’Extrême-Droite en créant des groupes de hooligans d’Extrême-Gauche, comme me l’expliquait un jour un membre du NPA ? Evidemment pas, on ne fait que créer un contexte où des morts absurdes et vaines sont inévitables. C’est exactement pareil avec l’action politique : si l’on ne renonce pas à la violence non-nécessaire, d’une part on ne se distingue guère de l’Ennemi (un des facteurs qui me font détester les fascistes, outre ceux cités plus haut, est leur désir d’imposer leurs vues par la force), d’autre part on envoie immanquablement à la catastrophe des jeunes gens tels que Clément Méric.

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Ceci est un renard

Vous l’aurez compris, mon ventre est lui aussi très fécond, et il a engendré à son tour une « bête immonde » à la lecture des réactions liées à l’affaire Méric. Et ce, pendant « une des heures les plus sombres » de la journée, puisqu’il est quatre heures du matin au moment où j’écris ces lignes.

Non-cordialement,

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2 commentaires pour Mourir pour des idées. Vraiment ?

  1. Artémise dit :

    En fait c’est encore plus pertinent ici, ouvrez donc vos écoutilles braves gens : http://www.youtube.com/watch?v=YWVt5TCVWD4

  2. Artémise dit :

    Oui après une (courte) réflexion, c’est bien là que ça a ça place, rien à rajouter. Venez donc contredire un mort, on fera une bataille ! Enfin si il faut vraiment mettre en avant l’étiquette plutôt que le message, hein…

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