Seule.

(09/05/2013 by Artémise)

Ce soir là j’ai craqué. Il faut dire que cela couvait depuis quelques jours déjà, cette sensation de gouffre noir où rien ne résonne jamais. Pourtant je n’aurais pas dû, puisqu’en apparence rien ne suggérait cet état de solitude extrême, cette certitude de n’être rien pour personne et donc de ne pas exister. On me « voyait », on « m’écoutait », on disait me « comprendre ». Moi, je n’arrivais pas à y croire et j’avais bien raison. Des gens avec leurs bruits et leurs mouvements, qui se regardent bouger et s’écoutent parler comme s’ils étaient les esclaves volontaires d’un infernal théâtre de masques, et je suis censée me contenter de cela ? Suis-je seulement moi même cela ?

La dissociation : à quinze ans je fixais le miroir sans me voir, sans me reconnaître et j’avais beau essayer de me convaincre que j’étais « là » je n’arrivais pas à me retrouver, mon reflet ne m’inspirait qu’un fort sentiment d’étrangeté mêlé d’incrédulité. Je m’étais perdue sans même comprendre comment. J’ai donc dû, comme l’homme invisible avec ses bandelettes, endosser un masque pour pallier à cette disparition, et dès lors je ne pouvais être aimée pour moi mais pour celui-ci, ce qui finalement revenait à me nier (encore). Pourtant il n’y avait rien d’autre en mon pouvoir que cette instinctive protection, c’était ça ou devenir tout à fait folle. Je n’ai peut être pas choisi le point de non-retour mais à cette époque, j’ai emprunté, sans m’en douter, un chemin qui allait s’avérer long et tortueux. Jack Griffin, donc, lorsqu’il enlève ses bandelettes, devient aux regards des autres un vrai monstre ; c’est ce que je pressentais fortement à mon sujet. S’en est fatalement suivie la mise en place et l’entretien de relations superficielles, et avec elles leur cortège d’avantages illusoires qui, aujourd’hui, me fait penser à ce qu’on peut vivre dans la prostitution. J’étais déjà une pute, éternelle GFE évoluant dans la prostitution affective, jolie jeune fille échange sécurité émotionnelle contre comédie de qualité. Cette comédie c’était aussi du silence, une forme de mensonge par omission et le meilleur moyen de me jeter la tête la première dans le puits sans fond de l’illusion de n’être pas seule, de briser le vide qui me rongeait en étant entourée.

dog_cage

Et bien sûr il me fallait de la complaisance, beaucoup et en permanence, surtout que rien ne risque d’ébrécher ma fragile façade-muraille, alors même que je crevais d’envie qu’on m’aime pour moi. Impossible. On n’aime pas un monstre, on le rejette, on le fuit, quand on ne va pas jusqu’à tenter de lui faire payer ce qu’il est. Toute cette complaisance que je parvenais sans vraiment de peine à recueillir de mon entourage me rassurait tout en enterrant encore plus profondément mes chances de briser cette solitude, cet affreux manque découlant de la perte de moi-même. Elle me protège mais me nie. Cercle vicieux. Parfois cependant, une forme de « désir de solitude » passager traversait mon quotidien. Mais ça n’était qu’un dégoût des relations superficielles à des moments où je prenais intuitivement conscience de leur côté vain, s’ajoutant à l’usure d’être une personnalité hypothétique à laquelle je me conformais plus ou moins facilement et contre laquelle je ne pouvais que me rebeller, finalement. Je me repliais alors sur moi-même, c’est à dire sur du rien. Ou bien j’explosais, je fuyais par l’instabilité périlleuse, la prise d’alcool, de drogues, de risques. Il n’y avait pas d’issue, chaque manquement à mon besoin de complaisance était vécu comme une agression, quelque chose d’extrêmement violent qui me blessait à mort. Et le mépris, cet horrible mépris que j’osais à peine m’avouer, pour ceux qui prétendaient vouloir m’aimer moi, moi ce monstre que je méprisais au-delà de tout. Presque totalement incapable de la moindre confiance, ni envers moi ni qui que ce soit, trop risqué, trop fragilisée pour tenter volontairement ma chance et encaisser le moindre échec. Et persuadée que personne ne faisait ce qu’il fallait pour. Le pire dans tout ça c’est que je me croyais « forte » à louvoyer de la sorte, forte de cet acharnement à encaisser les évènements merdiques qui me tombaient en cascade sur le coin du coeur. Logique enchaînement de drames pour une personne qui non seulement ne sait pas se protéger réellement mais qui, en plus, met un point d’honneur à se mettre en danger tout en se condamnant à l’affronter seule. Fuite, silence et faux semblant. Déni de soi. Jusqu’à ce que je me rende compte, enfin, au bout d’un temps paraissant si long qu’il m’a semblé être l’équivalent de celui qu’Orphée a mis pour traverser les enfers et en revenir, que la force n’était pas de se « relever » de mes échecs mais de faire en sorte de ne pas, plus, plus jamais les reproduire.

Voilà ce que je ressentais. Voilà la deuxième moitié de mon adolescence et la première de ma vie de jeune adulte. « Et je suis censée me contenter de cela ? Suis-je seulement moi même cela ? ». Non, deux fois non. Aujourd’hui, grâce au travail que j’ai réussi à faire sur moi-même et à des rencontres propices qui m’ont aidé à prendre du recul, à y voir plus clair, aujourd’hui je me suis retrouvée. Je suis, tout simplement, et je sais que de monstre il n’y a jamais eu que dans ma tête. Le miroir me le confirme. Le temps aussi a joué son rôle d’ingrédient indispensable. Et si j’ai écrit ce texte je crois bien que c’est pour m’assurer, en me retournant une dernière fois sur lui, que ce cadavre que je me croyais condamné à traîner à ma suite pour sauver Eurydice, mon « moi » perdu, a définitivement disparu. Enfin seule.

Cet article, publié dans Divagations, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

5 commentaires pour Seule.

  1. Didier dit :

    Bonjour Artémise
    Souvent devant la souffrance ou le récit de souffrances ou… on ne sait pas quoi dire, on reste silencieux, pas par indifférence mais par peur de faire du mal. Mais cela ne veut absolument pas dire que l’on est indifférent bien au contraire.
    De tout coeur avec toi. Merci pour ce témoignage.

    Mais je n’ai pas compris tout ton texte, éclaire moi.
    « je ne pouvais être aimée pour moi mais pour celui-ci {le masque le jeu que tu jouais] »
    Si je comprends bien, le sentiment de vide, de ne pas être aimée, te fais jouer un « jeu de rôle », un « personnage », un « autre personne », dans lequel tu te sens aimée et être, où tu veux te sentir aimer et exister? (car tu penses que le toi vrai ne peut pas etre aimée?)

    « complaisance…surtout que rien ne risque d’ébrécher ma fragile façade-muraille, alors même que je crevais d’envie qu’on m’aime pour moi »
    Il faut que les « amis » te renvoient l’illusion d’être aimée, ou appréciée dans le rôle que tu joues. Et en même temps tu voudrais être appréciée pour toi même, d’être aimée pour toi même, pas pour le masque que tu portes. ?

    Bon voila déjà avec ces questions pour m’éclairer. 😉
    Bonne journée amitié

  2. Ping : Seule. | #Prostitution : paroles de celles qu'o...

  3. Otto dit :

    Comme vous dîtes au début, la complaisance et le faux-semblant sont assez général. Je ne sais pas si j’ai cette impression parce que je n’en suis pas sorti moi-même… mais votre témoignage touche vraiment juste.

  4. aurélia dit :

    merci pour ce texte. je m y suis reconnue -et m y reconnais aujourd’hui à nouveau. il est tout ce dont j avais besoin pour me « remettre au travail » et retrouver l’élan qui me manquait pour reprendre en main les choses où je les ai laissées il y a quelques année.
    merci de l écho que ces mots ont trouvé en moi

    • Artémise dit :

      C’était aussi le but, me retourner sur « moi » oui, mais publier le résultat avec l’idée que cela pourrait peut être résonner chez d’autres. Et je suis sincèrement touchée qu’il t’ai parlé.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s