Harcèlement sexuel et Rightsplaining

(01/05/2013 by Artémise – annotations en italique by Spermufle)

Le lieu de travai est l’un des cadres favoris des prédateurs sexuels. Harcèlement qui est le plus souvent l’oeuvre de privilégiés qui choisiront leurs victimes parmi les plus défavorisées et fragiles dans leur entourage professionnel féminin. On y retrouve systématiquement un rapport de pouvoir basé sur la hiérarchie, l’argent, la popularité. Mais aux côtés des puissants tels que DSK and co se trouve un personnage plus discret, qu’on irait soupçonner encore plus difficilement mais qui n’en est pas moins friand de chasse à la donzelle en milieu professionnel, éducatif et dédiés à la drague. J’ai choisi de nommer ce profil de harceleur monsieur normal « bien sous tous rapports ». Il s’agit ici de dégager des tendances du harcélement sexuel via des profils d’agresseurs et de victimes, ainsi que mettre en avant les contextes qui favorisent les passages à l’acte.

Monsieur Jean-François Toulemonde, qui dissimule un tempérament de prédateur sous des dehors de respectabilité.

Monsieur Jean-François Toulemonde, qui dissimule un tempérament de prédateur sous des dehors de respectabilité.

Dans 95% des cas de harcèlement au travail, il existe un rapport hiérarchique entre la victime et l’agresseur, et pas en faveur de la première vous vous en doutez. La relation patron-supérieur/employé est déjà à l’origine de nombreux abus, rajoutez-y la dimension sexuelle et vous aurez une petite idée de ce que vivent certaines femmes sur leur lieu de travail (voire même au-delà quand leur agresseur décide de venir empiéter sur leur vie privée). La relation de pouvoir est extrême et va du recrutement au chantage au licenciement, en passant par tous les désagréments qui pourront être liés au travail en lui-même dont les harceleurs sauront très bien user. Toutes les techniques de manipulation et de pression pourront être déployées librement et quasi sans limite puisque l’employée est intrinsèquement dépendante de son supérieur. Il est intéressant de se demander qui occupe tous ces postes à responsabilité, qui monopolise ce pouvoir : des hommes, majoritairement Blancs et Français et pas spécialement les plus jeunes d’entre eux. Le pouvoir amenant l’argent et l’argent le pouvoir, nous avons là le profil assez complet du grand gagnant du concours des privilèges, c’est à dire l’homme Blanc aisé d’âge moyen/mûr. Si toutes les femmes peuvent potentiellement être la cible des prédateurs, certaines sont cependant davantage exposées. Ainsi l’on peut citer un certain nombre de facteurs de risques cumulatifs : jeunesse, précarité (financière, sociale), maternité isolée, célibat, fragilité psychique et/ou affective (quitte à la provoquer), de même que l’appartenance à une minorité ethnique.

On pourrait croire que ce problème de harcèlement au travail découle exclusivement du lien de subordination. Rien n’est plus inexact, même de simples collègues, hiérarchiquement égaux, peuvent sévir. A travail, compétences et fortunes égales il subsiste néanmoins une différence de taille quand il s’agit de la parole d’une femme contre celle d’un homme. Plus l’ambiance en entreprise est machiste (et plus le quota hommes/femmes est déséquilibré) plus forts sont les risques. Les conséquences sur le travail en équipe peuvent être catastrophiques pour la victime. L’agresseur peut ainsi bénéficier de complaisance de la part de la hiérarchie, et la victime peut souffrir de l’inertie des autres collègues (femmes et hommes), motivée par la peur, l’arrivisme ou l’indifférence.

Parfois, les harceleurs opèrent en groupe.

Parfois, les harceleurs opèrent en groupe.

Il y a un troisième profil auquel on pense moins spontanément quand on aborde ce sujet, mais qui n’en est pas moins présent et ne se prive pas d’user lui aussi de son petit pouvoir : il s’agit du client. Non, pas Le client à putes, le punter, l’hédoniste, poète, romantique et subversif, non de lui j’en parlerai mais pas maintenant, là je préfère rester dans le clientélisme global ( et puis ce qui va suivre s’applique aussi bien au rapport prostitutionnel d’une certaine manière). Le client donc, celui qu’on croise dans les commerces, les bars restaurants hôtels, les compagnies aériennes, etc. Celui qui, dans ces moments là, détient son pouvoir dans son portefeuille et se plaît à confondre un sourire commercial avec une invitation à la baise, et va donc harceler gaiement, par des paroles et des attouchements, sûr de son bon droit. Il faut dire qu’il y est grandement encouragé le coco, mais contrairement à ce qu’il aime bien (faire) croire ce n’est pas par sa victime mais par le contexte professionnel dans lequel elle évolue. J’avais un peu abordé le sujet de la tenue obligatoire pour les femmes dans certains milieux ici, il n’est pas difficile de comprendre que quand on demande au personnel féminin d’arborer jupe, maquillage, talons et tutti frutti ça n’est pas un hasard, et la réaction de la clientèle masculine à ces petites attentions « commerciales » n’est pas une surprise. Et puis un employé ça se remplace, une clientèle ça se chouchoute, à partir de là devinez qui a gain de cause en cas de harcèlement ?

Je me suis aussi intéressée à un type de harcèlement sexuel qui cristallise des rapports de pouvoirs et d’autorité particuliers, à savoir celui qui peut avoir lieu dans le milieu scolaire. Les cas les plus répandus où l’on trouve une situation de dépendance et de fragilité extrême pour les victimes sont ceux qui mettent en scène un professeur (ou tout autre représentant masculin de l’autorité) et une élève. J’ai eu le bonheur de profiter de l’enseignement enthousiaste et tactile d’un professeur de collège qui sévissait dès les classes de sixième ; peu d’élèves de sexe féminin étaient privées de ses fines allusions sexuelles, de ses attouchements délicats et audacieux ou encore du privilège de le sentir se frotter virilement dans leur dos pendant les cours. Nous avons été nombreuses à nous en plaindre, bien que cela ne soit jamais sorti du collège pour aboutir à un jugement, mais malgré ça il a fallu pas mal de temps et de témoignages (beaucoup ont été remis en question) pour régler le problème. Enfin, pour le déplacer plutôt. A l’annonce de la mutation de cet ami inconditionnel et expansif des petites filles j’ai eu une pensée pour celles qui allaient nous remplacer face à cet homme d’allure sympathique, parfaitement bien intégré, « sans histoire » et qui savait être toujours en bon terme avec ses collègues et la hiérarchie.

Exemple de satyre

Exemple de satyre

J’ai aussi voulu introduire dans ce feuillet le légendaire satyre, plus communément connu sous le nom d’exhibitionniste champêtre ou urbain. Il m’a semblé que ses agissements correspondaient assez aux cas vus précédemment, pour ce qui est du rapport de pouvoir (la préméditation, la surprise, le choix de victimes jeunes et/ou isolées) et du profil de l’agresseur. C’est à dire que la plupart du temps cet être impudique et farceur se situe dans une tranche d’âge allant de moyenne (un pic pour les quarante/cinquante ans) à franchement plus très fraîche, est souvent Blanc et/ou Français, peut tout à fait être en possession d’une alliance et d’un break familial, et se retrouver dans des sphères sociales les plus diverses et variées. Dans tous les cas, on ne recrute pas ces agresseurs du côté des fous à lier, des marginaux crados et/ou camés mais bel et bien de celui de monsieur bien-sous-tous-rapports.

Dans tous ces cas de harcèlement sexuel, la parole de la victime sera souvent niée. Elle sera accusée de vouloir se venger, inverser le rapport de force, bref d’insubordination (« elle ne supporte pas l’autorité, elle se braque par principe à toute hiérarchie »). Elle sera accusée de « foutre la merde » dans l’équipe, ses capacités de travail seront remises en question (« elle ne sait pas s’adapter à ses collègues, elle est une mauvaise camarade »). Elle sera accusée de ne pas aimer son travail, de ne pas être pro, ne pas comprendre les caractéristiques et enjeux de son poste (« elle n’est pas aimable avec les clients » « elle n’est pas capable de gérer ses humeurs au travail »). L’accusation d’incompétence (réelle ou avérée) servira de mobile au supposé mensonge de la victime. Telle employée veut se venger de son patron parce que son travail a été critiqué, telle collègue veut imputer à un autre son incapacité de travailler en équipe, telle élève veut se venger d’une mauvaise note.

En revanche, un homme puissant, fortuné et/ou bien intégré professionnellement et socialement sera assuré de trouver un soutien plus ou moins actif sous forme d’indulgence, d’absolution, et de solidarité. Songeons au patron envisagé comme « respectable » par son pouvoir et son argent, au collègue méritant, au bon client (gros portefeuille), au professeur irréprochable et père de famille, etc. A l’inverse, sa victime subira le rejet, l’incompréhension, l’hostilité matérialisée par les accusations diffamatoires évoquées ci-dessus. Ce paradigme qui associe argent, pouvoir, talent, et popularité à toute une panoplie de valeurs morales, mêlée à une supériorité jamais remise en question, a pour résultat l’immunité de l’agresseur. En somme, on défend l’ordre établi, on maintient les privilèges des dominants en légitimant des valeurs qu’il faut bien qualifier « de Droite ». La parole des victimes est confisquée par des rightsplainers, jamais très éloignés des positions masculinistes, qui se focalisent sur les rarissimes accusations mensongères de harcèlement pour jeter le discrédit sur toutes les accusations dans leur ensemble. Un peu comme pour le viol, en somme. Rightsplaining à la fois spontané et insidieux puisque parfaitement intégré dans les mentalités, autant du côté des dominants que de celui des dominés. Le même mécanisme instinctif de solidarité masculine s’exerce lorsqu’il s’agit de défendre le bon droit des hommes à prostituer (voir les commentaires à la suite de cet article) 

Militant-es Féministes, prudence ! Les rightsplainers Masculinistes ont TOUJOURS un oeil sur vous..

Militant-es Féministes, prudence ! Les rightsplainers Masculinistes ont TOUJOURS un oeil sur vous.

Enfin, autant on peut parfois admettre que salaud puisse rimer avec pouvoir et richesse, autant la légende de cet homme bien sous tous rapports (c’est en quelque sorte le Yéti des faits divers : on croit régulièrement l’avoir trouvé pis en fait non) a la peau dure. Absurde et de toute façon qu’est ce qui nous prouve que cet oiseau rare, dont la définition est tout de même bien vague, s’épanouirait sur le terreau de la « normalité » et de la réussite sociale ? A bien y réfléchir, et à lire « Justine ou les malheurs de la vertu » de l’excellent Marquis, on doute vraiment qu’il faille inévitablement faire preuve d’un sens moral irréprochable pour fonder une famille, être bien vu de ses voisins, avoir un bon job, gagner du fric, devenir célèbre, puissant… Au contraire, même, les traits de caractère couvrant le spectre psychopathique favorisent l’accession à des postes de responsabilité élevée. 

L’un des phénomènes les plus révoltants tient à la mansuétude d’une frange non négligeable de l’opinion publique à l’égard des prédateurs. Ce sont le pouvoir, l’argent, l’autorité et la « normalité » (la respectabilité de façade) qui sont ici défendus bec et ongle. S’attaquer à des personnes les symbolisant revient à remettre en question leurs fondements même, et là vous pouvez être sûr qu’il y a du monde pour qui c’est une évidence de maintenir coûte que coûte ce système en place (comme Spermufle l’a indiqué plus haut). Peut être bien parce que certains en tirent des avantages, et aussi parce que beaucoup sont tout simplement incapables d’envisager autre chose. C’est donc le contexte qui doit être remis en question, celui du monde du travail (les entreprises provoquent et encouragent par leur ambiance machiste et par leur fonctionnement même) et d’une manière plus générale le contexte social (la précarité des femmes ainsi que la mentalité qui associe « normalité », pouvoir, popularité et argent à une espèce de supériorité morale).

J’aimerais ajouter un mot concernant la drague sur Internet, qui semble obéir à des règles tout à fait particulières. Ou plutôt, une absence totale de règles. La distance créée par le medium semble abolir le respect le plus élémentaire, comme s’il existait un sentiment d’impunité pour les harceleurs. Quelle internaute n’a jamais été confrontée à ces hommes qui imposent le sexe comme sujet principal voire exclusif des discussions, sans s’être assurés au préalable de la réceptivité de leurs interlocutrices ? Qui n’a jamais reçu une série de messages compulsifs reposant sur le principe du « je vais l’avoir à l’usure » ? Ou pire encore, qui envoient des photos de leur bite sans crier gare ? Comportements dont ils seraient incapables avec une femme « en chair et en os », croisée dans la rue ou dans un cadre professionnel. Assurés de l’absence d’une sanction, ces hommes peuvent laisser libre cours à leur vraie nature qu’ils dissimulent en société. Ils appartiennent à tous les milieux, toutes les catégories ethniques et toutes les classes d’âge. Parmi eux figurent de nombreux individus qui ont l’air parfaitement civilisés et qu’on ne soupçonnerait à aucun moment d’être des harceleurs. De tels comportements, qu’on pourrait juger anodins (car il n’y a pas d’agression « physique ») ont pourtant un impact épouvantable. Primo, ces harceleurs du net accréditent l’idée que les hommes sont potentiellement des prédateurs attendant la première occasion pour frapper ; secundo, les mots peuvent durablement affecter des femmes fragilisées qui, bien souvent, recourent au ouaibe pour se tenir éloignées des agresseurs-lourdauds sévissant dans la rue ou dans les bars/boîtes. Signalons au passage que l’exigence de « tenue correcte » (= signes vestimentaires d’un minimum d’aisance matérielle). Reflet des inégalités ethniques en milieu professionnel, ce sont essentiellement des Blancs qui harcèlent en boîte de nuit, se retranchant fréquemment derrière l’excuse de l’ivresse.

On trouve parfois de drôles de types en boîte de nuit, ce qui explique le recours massif à la drague sur Internet de nos jours.

On trouve parfois de drôles de types en boîte de nuit, ce qui explique le recours massif à la drague sur Internet de nos jours.

A bien y regarder certaines formes du harcèlement sexuel ne sont pas si éloignées de la logique du sexe marchand. Beaucoup de harceleurs s’appuient sur le principe de vénalité supposée intrinsèque des femmes, qui découle d’une vulnérabilité ou bien provoquée, ou bien qui inspire la plus complète indifférence (clients des prostituées comme harceleurs se fichent pas mal de la nature du consentement obtenu). Une promotion pour du sexe, une bonne note pour du sexe, un coup de main au boulot pour du sexe, des bonbons pour que tu regardes ma bite, un cocktail pour du sexe : plusieurs de ces cas de figures (tous sauf celui de l’exhibo) sont d’ailleurs instrumentalisés par les clients des prostituées pour donner une légitimité morale à la prostitution. « Si on me pénalise, c’est injuste parce qu’on ne sanctionne pas la promotion canapé ! », lit-on régulièrement sur Doctissimo. Remarquons aussi que ces harceleurs sont rarement réellement belliqueux dans leur première approche, ce n’est bien souvent qu’après un refus qu’ils basculent et recourent aux méthode musclées (chantage, agression, etc). Un certain nombre d’entre eux ne sont donc à la base que de simples « consommateurs » à qui on a refusé de vendre un « produit disponible ».

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