La subjectivité sacrifiée

(22/02/2013 by Spermufle)

Ce jeudi a vu la parution du magazine Challenges, le supplément économique du Nouvel Observateur. Sa couverture, pour le moins déroutante, a eu raison de mon habituelle indifférence pour ce type de publication.

ayrault

Devant un très lugubre fond noir, Jean-Marc Ayrault pose les bras croisés. Son regard est terne, presque dépité, loin de la lueur impérieuse qu’on lui connait en temps ordinaire. Aucun artifice logiciel ne camoufle ses rides de sexagénaire. De toute évidence, notre Premier Ministre est dépassé par des contraintes sur lesquelles il n’a aucune prise.

Quelles sont ces contraintes ? Le titre nous le révèle d’un blanc éclatant : Ayrault n’a pas d’autre choix que de se plier à des « sacrifices ». Sur quoi portent ces sacrifices ? Le sous-titre nous le révèle : il est ici question du budget national, et plus particulièrement des postes de dépenses liés à l’aide sociale (retraite et allocations familiales en premier lieu).

Wikipedia présente le magazine Challenges comme une revue respectant une neutralité politique scrupuleuse. Cette couverture contredit à elle seule ce noble idéal.

Les réformes condamneront les retraités au dénuement

Les réformes condamneront les retraités au dénuement

Tout d’abord, elle n’évoque d’aucune manière, ni par l’image, ni par le texte, les citoyens dont le quotidien sera durablement affecté par les réformes – inévitables selon l’article. L’hebdomadaire se focalise sur le sacrificateur, et en aucun cas sur les sacrifiés : entre autres les retraités, les familles nombreuses, et les chômeurs sollicitant une formation. Invisibilisation qui accrédite l’idée que l’économie repose, à l’image des lois de la Physique, sur des mécanismes intangibles et déconnectés des individus ; ces derniers n’ayant d’autre choix que de s’y plier. Paradigme tout sauf neutre, médiatiquement validé par l’attribution du très controversé Prix Nobel d’Economie. Qui oserait contester les lois de la Nature, sinon des sots ou des illuminés ? Un autre regard sur cette couverture est possible. Un lecteur empreint d’un certain mysticisme pourrait ainsi voir en Jean-Marc Ayrault une sorte de Grand Prêtre, tenu par le Divin à accomplir des sacrifices humains pour que le monde continue de tourner. Qui oserait défier le Divin, sinon des individus égarés, voire malfaisants ?

En outre, une couverture n’a pas seulement une fonction indicative du contenu du magazine. Elle est placardée à de multiples endroits stratégiques (abribus, murs, kiosques, etc.) et véhicule de fait un message, au même titre qu’une affiche de propagande politique. Le message diffusé est le suivant : Jean-Marc Ayrault est sincèrement peiné par les sacrifices qu’il ne peut faire autrement qu’infliger. On est donc loin de l’idéal de neutralité politique revendiqué par Challenges. Bien au contraire, il s’agit d’une banale opération de communication à destination de deux cibles : la Gauche non radicale, qu’il s’agit de rassurer sur l’empathie et l’humanisme de notre Premier Ministre ; et le Centre-Droit (force d’appoint électorale du Parti Socialiste), qui doit comprendre qu’Ayrault est un gouvernant lucide, responsable, une main de fer dans un gant de velours.

C'était LA PENSEE DU JOUR

C’était LA PENSEE DU JOUR

Quoiqu’il en soit, la neutralité journalistique est au mieux un idéal chimérique, au pire une imposture. Le langage n’est jamais neutre : il ne désigne jamais pleinement la réalité, mais au contraire l’assujettit Par le langage, on la transforme en objet mental, on lui colle une étiquette à laquelle est associée une tonalité qui dérive de nos repères. De même, la place accordée à telle information dans la hiérarchie des évènements est intrinsèquement porteuse de sens. Un journaliste est par conséquent non-neutre, subjectif, ce qui ne pose en soi aucun problème déontologique. Une subjectivité journalistique assumée est une preuve d’honnêteté, et garantit le débat d’idées. A l’inverse, la prétention à la neutralité journalistique, à l’objectivité absolue, est une posture malhonnête. Une pure opération de propagande qui, dans le cas de Challenges, n’a qu’un seul but : faire croire à l’absence d’alternatives en matière de politique économique.

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