Dex aïe !

(30/01/2013 by Spermufle)

Dans quelques jours débutera la 119è édition du Tournoi des Six Nations, vénérable épreuve du rugby Européen. « Ce ne sont que des types qui courent après une balle », estiment généralement les cyber-commentateurs des médias généralistes. Point de vue réducteur, au même titre que « La littérature, c’est juste du papier noirci par de l’encre ». Le sport fait partie intégrante de la Culture, et propose une dramaturgie d’un intérêt non négligeable.

Tapisserie de Bayeux, commémorant la bonne rouste flanquée aux Anglais en 1066.

Tapisserie de Bayeux, commémorant la bonne rouste flanquée aux Anglais en 1066.

Le rugby fourmille d’exemples significatifs. Prenons l’édition 1991 du Tournoi que les Anglais remportèrent. La puissance de leur paquet d’avants, véritable cavalerie lourde, leur permit de soumettre leurs rivaux Britanniques. Ils triomphèrent d’abord des Gallois, au jeu de passe laborieux, qui avaient pour atout principal l’artillerie lourde de leur buteur Paul Thorburn. Puis, ils soumirent les Ecossais, qui pratiquaient un jeu spontané, basé sur la vitesse d’exécution, avec leur remarquable troisième ligne/cavalerie légère Jeffrey-White-Calder. Enfin, ils domptèrent les Irlandais dont le style rudimentaire et fondé sur l’héroïsme combatif évoquait la résistance brouillonne et désespérée face à un envahisseur supérieurement outillé. Une fois la suprématie régionale obtenue, les Anglais défièrent les Français, lesquels s’appuyaient sur leur ligne d’arrières, une infanterie véloce et astucieuse commandée par Serge Blanco. Le XV de la Rose l’emporta injustement d’une courte tête (21-19).

Jeune et rustique écossais de 32 ans

Jeune et rustique écossais de 32 ans

La métaphore martiale n’est pas uniquement liée à l’aspect « combat collectif » qui fait l’essence du rugby. Elle repose aussi sur la structure des équipes nationales du temps de l’amateurisme (qui prit fin en 1995). Les joueurs provenaient alors d’une multitude de clubs différents et les gabarits étaient très disparates. Le géant Olivier Roumat (géomètre Dacquois), côtoyait entre autres le maigrichon Jérôme Gallion (dentiste Toulonnais), ainsi que l’élancé Serge Blanco (mécanicien Biarrot) ; parmi leurs adversaires figuraient le fermier Ecossais John Jeffrey, l’étudiant Irlandais Donald Lenihan, le policier Anglais (et tête de noeud) Paul Ackford, ou l’avocat Anglais (et obèse) Brian Moore.

En somme, les équipes nationales ressemblaient à des armées de conscription, défiant d’autres armées qui cultivaient d’autant plus leurs antagonismes que les contacts internationaux étaient peu nombreux : il n’existait pas de compétition Européenne de clubs, et rares étaient les joueurs à évoluer hors de leur pays. Le Tournoi des V Nations était une guerre pour de rire, en somme.

Rugbyman Français en 1990. S'entraînait en courant avec les copains au bord du ruisseau.

Rugbyman Français en 1990. S’entraînait en courant avec les copains au bord du ruisseau.

Les éditions contemporaines du Tournoi ont clairement perdu cette dimension dramaturgique. Conséquence du professionnalisme, les meilleurs joueurs se concentrent désormais dans un nombre limité de clubs. L’élite Française regroupait 80 clubs en 1991 contre 14 aujourd’hui. Chaque équipe comporte un nombre élevé d’étrangers (40% cette saison), y compris à des postes d’encadrement. Ce brassage occasionne une relative uniformisation des styles de jeu, ainsi qu’un apaisement des rivalités multi-séculaires. Les entraînements sont désormais plus nombreux, aussi bien en quantité qu’en qualité. Le jeu est ainsi devenu plus rapide et brutal, les joueurs se sont considérablement étoffés musculairement à tous les postes, et l’on tend vers l’homogénéisation des gabarits.

Rugbyman Français des années 2010. S'entraîne en déracinant des arbres à coups d'épaule.

Rugbyman Français des années 2010. S’entraîne en déracinant des arbres à coups d’épaule.

La création d’une coupe d’Europe des clubs (éventuellement regroupés en provinces) a multiplié les confrontations avec les équipes Britanniques, faisant perdre son aspect exceptionnel aux rencontres internationales. Enfin, l’essor de la Coupe du Monde a transformé le Tournoi en compétition préparatoire. On y lance des jeunes les deux années qui suivent la CDM, et l’on procède à une revue d’effectif au cours des deux années qui la précèdent. Ce qui était naguère l’évènement majeur du rugby, hautement pourvoyeur en émotions et en parties épiques, s’est à présent banalisé. Pire encore : le professionnalisme a accentué l’écart entre les nations à l’économie rugbystique développée et le reste du monde. Seuls les remarquables Argentins, atteignant les ½ finales de la Coupe du Monde en 2007, ont pu se hisser parmi les équipes majeures.

Chaque semaine, des militants antisexistes réconcilient le rose avec la virilité

Chaque semaine, des militants antisexistes réconcilient le rose avec la virilité

La perte de la spécificité culturelle du rugby n’a toutefois pas que du mauvais. En intégrant le sport-spectacle, son audience s’est considérablement accrue. Finis les Bergerac-Montchanin du temps jadis, auxquels assistaient une poignée de supporters, place désormais aux affiches délocalisées au Stade de France, où des icônes médiatiques de premier plan s’affrontent sous les yeux du monde entier (le Top 14 est diffusé jusqu’en Argentine). Le championnat de France n’est plus le théâtre d’une rivalité entre club de sous-préfectures : les métropoles régionales, au potentiel économique supérieur, ont supplanté les Dax, Tarbes, Béziers ou Narbonne. Le rugby se défait peu à peu de son image ringarde et rurale. A l’échelon international, les perspectives de développement sont encourageantes. Argentins et Italiens alignent dorénavant des équipes de haut niveau. Japon, Etats-Unis et Russie peuvent à moyen terme nourrir pareille ambition ; le rugby cesse progressivement d’être une réunion d’Anglo-Saxons conviant occasionnellement quelques Français. En outre, la qualité de jeu s’est désormais améliorée : les actions sont plus nombreuses et moins souvent avortées par manque de dextérité. L’essai aux vingt-trois passes de Philippe Sella face aux Irlandais relevait de l’extraordinaire en 1986. Une telle phase de jeu est beaucoup plus fréquente de nos jours.

Alors, quelles sont les bonnes raisons pour s’enthousiasmer lors du prochain Tournoi, au cours duquel s’affronteront des espèces d’armées de métier surentraînées ? Tout d’abord, observer les progrès de l’équipe d’Italie ; progrès souhaitables dans une optique d’universalisation du rugby. Pour la première fois depuis son incorporation, il y a treize ans, la Squadra Azzura propose un jeu ambitieux qui ne repose plus exclusivement sur la solidité des avants. Le comportement des Gallois mérite aussi toute notre attention. Imprévisible, le XV du Poireau alterne régulièrement les performances de haut niveau (Grand Chelem 2012) avec des prestations décevantes (défaites systématiques depuis). Cette équipe au potentiel immense réaliserait, en cas de nouvelle victoire, un doublé inédit depuis 1979. Ayons également un oeil sur le XV du Chardon, équipe valeureuse, au réservoir limité (quelques milliers de licenciés à peine), qui mérite quelques victoires de prestige sous peine d’aggraver la désaffection des Ecossais pour le rugby. La régularité des Irlandais, souvent bien placés et presque jamais gagnants (aucune victoire finale entre 1985 et 2009) en fait des candidats naturels au titre. Quant aux Français, poursuivront-ils leur redressement entrevu lors des test-matches de l’automne dernier ?

Au rugby l'arbitre a toujours raison. Même quand c'est un guignol corrompu vêtu comme un Arlequin.

Au rugby l’arbitre a toujours raison. Même quand c’est un guignol corrompu vêtu comme un Arlequin.

Le favori reste cependant la perfide Albion, dont tout bon patriote ou esthète du rugby doit souhaiter la défaite. Le XV de la Rose, c’est l’équipe qui a introduit les sponsors sur les maillots des équipes nationales, ce que même le foot n’a pas osé faire. Le XV de la Rose, c’est la godasse de Winterbottom dans la gueule de Serge Blanco. Le XV de la Rose, c’est l’équipe qui a tous les droits dans les mauls, tandis que l’adversaire, qui tente de se faire respecter, se fait châtier par l’arbitre. Le XV de la Rose, c’est Will Carling qui vient saluer le capitaine Français d’un « Sorry. Good game » au terme d’une énième victoire due à la complicité arbitrale. Le XV de la Rose, c’est l’équipe du pays qui ne rate jamais une occasion de torpiller la Coupe d’Europe des Clubs pour des sombres histoires de droits commerciaux. Le XV de la Rose, c’est l’équipe du pays qui veut réduire le nombre de participants à la Coupe du Monde (pour des motifs bassement financiers) et nuire à l’universalisation du rugby. On peut donc affirmer, sous un angle offrant un maximum d’objectivité, que les Rosbeefs méritent de finir aux chiottes.

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