Le vrai Tyran

(15/01/2013 by Mol & Spermufle)

O. Mol : Autant le dire sans pincettes : 2012 a été exécrable à tous égards. D’un point de vue interne tout d’abord, puisque mes viscères se sont mis à pousser horizontalement et à déformer mes parois abdominales, leur imprimant une courbe sahélienne du plus mauvais effet. 2013 sera donc placée sous le signe de la contraction des myocytes et de la dilatation des fibres musculaires (je rappelle que les cellules musculaires ne se multiplient pas mais se dilatent. A ce titre, un homme musclé n’est qu’un type avec de grosses cellules, ce qui est somme toute assez ridicule). D’un point de vue cérébral, je n’ai pas fait de miracles non plus : procrastinations en série, paresse intellectuelle généralisée et tollisme à zéro.

Mais le tollisme, c’est quoi au juste ? C’est une doctrine fondée à la fin des années 90 par un Allemand barbichu et rouquin expatrié au Canada, et dogmatisée par moi-même quelques années plus tard sur un site de femmes obèses. Pour faire vite, il s’agit d’un état d’esprit qui peut être observé sous certaines conditions. Cet état d’esprit, qui est d’une grande simplicité, nécessite en pratique des efforts qui pour la plupart d’entre nous paraissent tout simplement insurmontables. Il semblerait toutefois qu’une espèce de nostalgie ou d’appel indistinct pousse l’être humain à rechercher –consciemment ou pas- cet état de transcendance. Car le cœur du tollisme, c’est la transcendance (du mental, des définitions, du langage, des identifications, du désir).

Eckhart-Tolle

Mais plutôt que de tollisme, je vais causer aujourd’hui de pseudo-tollisme (« Spermufle ordonne, Mol se plie »). Il est en effet une catégorie d’individus très faciles à identifier qui instrumentalisent leur aspiration à la transcendance (réelle ou fantasmée) à des fins qui contredisent spectaculairement leur projet initial. Ils sont à la fois touchants et désespérants, pathétiques et irritants : ce sont les impétrants de l’égo, qui ont reçu des mains éthérées d’un enseignement quelconque (les sources sont extrêmement diverses, du rebirth à la méditation tantrique, de la récitation de mantras à la transe, du bouddhisme vajrayana au néodruidisme) les clés d’une compréhension supérieure de leur nature profonde.

Je catégoriserais ces impétrants en quatre groupes :

Moi, je lui aurais donné le Bon Dieu sans confession.

Moi, je lui aurais donné le Bon Dieu sans confession.

1. Les Usurpateurs. Ce sont de simples charlatans opportunistes, dotés d’un magnétisme qui leur permet de berner les impétrants de catégorie 3. J’en ai rencontré quelques-uns, dont le plus remarquable fut le célèbre Sri Sathya Sai Baba, dans le Sud de l’Inde en 1999. J’avais rejoint son ashram à Puttaparthi par curiosité et avais assisté à une cérémonie où le maître déambulait sous une halle parmi ses fidèles vêtus de tuniques informes, en gratifiant certains d’entre eux d’un sourire ou d’un geste. L’actualité a vite rattrapé cette pseudo réincarnation de Shirdi Sai baba, accusé de délits sexuels auprès de plusieurs de ses disciples (qui étaient paraît-il près de 10 millions).

2. Les Orpailleurs. Ce sont des chercheurs dédiés, plaçant leur quête au centre de leur existence. Leur manque de discernement, d’humilité et d’honnêteté intellectuelle les conduisent irrémédiablement vers le fourvoiement spirituel et la dilatation de l’égo. Leur pratique et leurs connaissances ésotériques deviennent des instruments de valorisation narcissique et de supériorité morale. Ils sont volontiers donneurs de leçons et en général doté d’un égo supérieurement développé. Il est extrêmement facile de glisser dans cette catégorie, l’égo étant un organe préhensile qui se saisit de toutes les opportunités pour croître, avec d’autant plus de véhémence qu’il se sent menacé (le tollisme constitue une menace intolérable pour n’importe quel égo digne de ce nom). J’ai rencontré de nombreux Orpailleurs dans mon existence, dont un qui m’a particulièrement marqué : il s’agissait d’un disciple d’Arnaud Desjardins qui avait pratiqué la méditation pendant de nombreuses années à raison de huit heures par jour, professait volontiers à qui voulait l’entendre une parole de sagesse derrière sa longue barbe grisonnante, et qui finalement battait sa femme.

3. Le Tout venant. Ce sont des êtres comme vous et moi, impliqués dans une vie sociale banale, névrosés comme de juste, et puisant dans une quête spirituelle à temps partiel un double bénéfice :

45625257_4bdb2e96de– un effet lénifiant sur une existence frustrante (savoir qu’il existe des forces cachées, des esprits, un monde parallèle, une vie après la mort, une énergie secrète, etc. sont autant de sources d’exaltation, voire d’espoir) ;

– une dilatation gratifiante de l’égo. On sait que l’égo est avide de nourriture, et tel une fibre musculaire, il va enfler au contact de tout élément susceptible de valoriser son propriétaire, conférant à celui-ci un sentiment de satisfaction extrêmement volatil. Alors qu’un tollisme authentique est une épure, une déconstruction qui tend vers un minimalisme mental, le Tout Venant va au contraire s’encombrer d’objets mentaux, de pratiques et de théories qui font le jeu de l’égo et de lui seul.

spermuflefier4. Il existe enfin une dernière catégorie un peu à part, peut-être la plus pathétique, et à laquelle appartient ce cher Spermufle : c’est celle du sachant imbécile. Il s’agit d’individus maîtrisant intellectuellement les grands principes du tollisme mais qui sont incapables de les appliquer dans leur quotidien, et qui éventuellement jugeront autrui à l’aune de ce savoir dont ils ne font rien. Entre nous Spermufle, ton militantisme est un aveu d’échec. Si tu avais la moindre consistance tollienne, je veux dire autre que théorique, tu ne mettrais pas en scène ton égo de la sorte, tu ne prétendrais pas que les cartes sont jetées pour toi et que la sagesse t’est irrémédiablement inaccessible tout en prétendant que le tollisme est une vertu cardinale. Car ce qui se joue dans ta croisade pour les prostituées, bien avant la défense de leur intérêt, c’est l’expansion de ton ego à travers le rachat d’une faute commise dans un passé récent, de surcroît détenteur d’une morale supérieure légitimée par ton expérience. J’me trompe ?

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J.M. Spermufle : Une fois de plus, je m’incline devant la lucidité corrosive d’Octave Mol. Son amitié impartiale et sans complaisance a toujours été plus précieuse que mille gratifications narcissiques. Sa remarque est salutaire : la comparaison entre un militant tel que moi, et les individus troublés s’agitant vainement pour trouver un bien-être chimérique (faute d’identifier la racine du problème), est tout à fait bienvenue. Ceci dit, que nous autres les militants théâtralisions à travers le champ politique un conflit psychique, soit ; pour autant, ça n’ôte pas tout intérêt à notre action. Disons que nous gagnerions à l’expurger au maximum de sa composante narcissique. Le militantisme gagnerait en efficacité en identifiant la source du problème, à savoir l’ego. D’un point de vue rhétorique en premier lieu (l’identification aux positions intellectuelles conduit aux outrances, au déni et à la mauvaise foi), mais aussi d’un point de vue purement pragmatique, comme je vais tâcher de le démontrer ci-après.

Les muflonautes sont à présent familiarisés avec la thématique qui me tient à coeur : l’abolition de la prostitution, phénomène qui est à la fois un grave problème de santé publique (espérance de vie réduite pour les prostituées, diverses addictions, troubles psychiques impactant non seulement elles-même mais leur entourage), et la marque de l’oppression machiste (mise à disposition des corps féminins pour le bon plaisir des hommes). J’ai rapidement constaté – avec déception – que les thèses abolitionnistes ne transcendent guère les clivages partisans. Pour schématiser, les individus les plus réceptifs aux thèses abolitionnistes se recrutent à Gauche, et plus particulièrement dans sa frange « Radicale ».

Intermède ludique : jouez à "Où est Charlie" en identifiant Jean-Michel Spermufle sur cette photo

Intermède ludique : jouez à « Où est Charlie » en identifiant Jean-Michel Spermufle sur cette photo

Ce bord politique se caractérise par une grande hétérogénéité. Néanmoins, il est structuré par un principe fort : l’idéal d’égalité entre les citoyens, qui implique l’identification puis l’anéantissement des différents mécanismes socio-culturels de domination. Aussi, mes « camarades » sont scrupuleusement anti-racistes, anti-sexistes, et anti-capitalistes. Après avoir lu ou assisté à une série d’échanges entre militants égalitaristes, j’ai pu constater que les réflexes de domination ne disparaissaient pas malgré un re-conditionnement idéologique. Les débats sont souvent enfiévrés et se caractérisent, comme partout ailleurs, par la recherche de l’ascendant sur le contradicteur. Les plus radicaux recourent souvent à une dialectique macho-belliqueuse, avec une fascination pour la lutte armée, et une posture de rebelle qui légitime le mépris pour les « soumis » (les frileux, les sceptiques ou les contradicteurs). Les antagonismes irréductibles et ancestraux entre les différents groupes présentent de nombreuses similitudes avec les conflits armés entre peuples en rivalité multi-séculaire (« en tant que membre du groupe X, mes ennemis héréditaires sont ceux du groupe Y, rappelez-vous de l’Espagne en 36, etc »). Antagonismes qui ont d’ailleurs souvent fini dans un bain de sang.

Ici deux nippons, l'un paléo-stalinien, l'autre trotskiste, se livrant à un concours de celui qui a la plus grosse.

Ici deux nippons, l’un paléo-stalinien, l’autre trotskiste, se livrant à un concours de celui qui a la plus grosse.

On peut également constater que les idéaux vertueux ne rendent pas magiquement plus ouverts d’esprit. L’intolérance à la contradiction y est aussi vive qu’ailleurs, et l’accusation de crypto-lepénisme fuse bien souvent à la moindre contradiction un peu étayée. Ainsi frémis-je à l’idée que pareils individus détiennent un jour la moindre responsabilité politique en cas de Révolution (celle qui est imminente depuis 170 ans et à laquelle je n’assisterai probablement jamais de mon vivant). Révolution qui passe, pour beaucoup d’entre eux, par l’alliance entre tous les opprimés qui partageraient nécessairement des intérêts convergents. L’Histoire nous enseigne qu’il faut considérer cette idée avec méfiance.

Ainsi peut-on raisonnablement affirmer que l’ennemi primordial n’est pas le capitalisme ou patriarcat hétérosexuel Blanc, mais se trouve en soi. Le vrai tyran, c’est l’ego ; la Révolution doit d’abord être personnelle. Si elle se concentre exclusivement sur les aspects socio-politiques, elle restera purement cosmétique (un peu comme la sagesse des individus fragiles dont parle Octave Mol un peu plus haut), et ne fera que substituer une dictature à l’oppression. Il y a de quoi être légèrement navré de l’imperméabilité de l’Extrême-Gauche au tollisme. Voila des individus capables de comprendre le caractère artificiel des schémas de genre, ou l’absurdité intrinsèque du sentiment d’appartenance national. Dommage que la réflexion ne soit pas étendue au concept même de construction identitaire ; la mise à distance de l’ego devrait pourtant être préalable à toute mutation civilisationnelle se revendiquant d’un idéal égalitariste.

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6 commentaires pour Le vrai Tyran

  1. You are a very intelligent person!

  2. Ping : Violence pour tous | Un peu de Mollesse… Et beaucoup de Muflerie

  3. Ping : Coup de gueule d’une ex-pute II | Un peu de Mollesse… Et beaucoup de Muflerie

  4. Ping : Faire le Mur | Un peu de Mollesse… Et beaucoup de Muflerie

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