Divagation Molle

(15/11/2012 by Mol)

Mercredi 14 novembre 2012, 18h43. Un souffle sibérien balaye la rue du Renard, s’engouffrant depuis l’Hôtel de Ville en rafales glaciales. Courbé en deux, Spermufle m’agrippe le bras, les traits tirés, et me lance d’une voix haut-perchée : « Je propose que nous faisions une halte au Mc Do ». J’observe un instant ses boucles grisonnantes vibrionner dans le blizzard et me projette l’instant d’après dans l’établissement honni. La clientèle est clairsemée, personne ne semble remarquer notre présence. Derrière une rangée d’employées alignées comme un jeu de quille, on devine des fourneaux où brûlent des centaines de steaks au rabais et où crépitent des milliers de frites surgelées attendant d’être mastiquées, ingérées puis déféquées dans l’indifférence générale.

« J’aimerais bien que tu pondes un article pour mon blog, Octave, tu négliges tes devoirs rédactionnels ces temps-ci.

– Je veux bien, mais sur quel sujet ? Tu sais bien que je n’ai strictement rien à dire sur quoi que ce soit.

– Pourquoi pas une petite chronique culturelle sur un film ou un jeu vidéo ? »

Tandis que mon compagnon mâchonne bruyamment son hamburger, la barbe souillée de mayonnaise, je songe aux derniers objets culturels qui mes sont tombés entre les mains. Aucun film ne m’a marqué outre mesure ces temps-ci, je ne vais quand même pas parler du dernier James Bond, ce serait torché en deux lignes. Ou alors peut-être de Shanghai Gesture de Von Sternberg pour me faire mousser l’égo ? Non, je n’ai pas plus aimé que ça malgré le twist final, pas plus que Gentlemen Prefer Blondes, ses personnages caricaturaux et les miaulements de Marylin Monroe, que j’ai revu la semaine dernière. De Sunshine alors, que j’ai enfin pu apprécier en bluray sur ma télé luxueuse ? Voilà un film de science-fiction bel et bon comme je les aime. Ou alors peut-être de 風の谷のナウシカ, fable écolo et précurseur de l’épatant もののけ姫, mon anime préféré ? Mais tout ça reste du réchauffé, et si je devais parler de nouveautés enthousiasmantes, je me tournerais plutôt vers une série. Homeland par exemple, dont je suis en train d’engloutir compulsivement la première saison à raison de 5 épisodes par jour, un vrai chef d’œuvre télévisuel qui traite d’espionnage, de terrorisme, de troubles psychotiques et de familles décomposées. Une série qui enfonce à peu près tout ce qui se fait de semblable au cinéma. Je pourrais aussi parler de la saison 5 de Sons of Anarchy, où Ken Sutter s’en donne encore à cœur joie. Là aussi il est question de déchirements familiaux, mais dans une dynamique beaucoup plus shakespearienne, sur fond de western moderne.

 

Un glapissement sec me fait sursauter. Spermufle me rappelle à la réalité et m’indique qu’il est l’heure d’aller fumer une cigarette dans l’air polaire de la rue du Renard. Nous marchons d’un pas vif vers la station Rambuteau, l’échine courbée. Jean-Michel me parle de son prochain article, d’un certain Alain Soral dont j’ignore à peu près tout. Lorsque nous nous penchons quelques minutes plus tard sur l’écran de mon ordinateur, je découvre dans une vidéo un type chauve et arrogant qui apostrophe un public imaginaire d’une voix de fausset, pérorant sur l’homosexualité et se rengorgeant de sa propre subversivité. Une femme grotesque opine régulièrement de la perruque à ses côtés, elle semble boire ses paroles sur le délitement des valeurs masculines. « Passke y en a trop marre de se faire draguer par des beaux mecs pendant que les cheums restent à la téci s’astiquer la teub devant des vidéos youporn ! » 

« Lesly Mess, une ex-lofteuse », me souffle Spermufle.

Pour équilibre le ton de son blog, mettre un peu de yin dans le yang, Jean-Michel me propose de causer tollisme. « Pourquoi ne parlerais-tu pas d’amour inconditionnel ? »


C’est-à-dire que ne le pratiquant que cinq minutes par décennie, je ne me sens pas très qualifié pour en parler de manière convaincante, ai-je envie de lui rétorquer. Faut-il être soi-même déconditionné pour expérimenter l’amour inconditionnel ? Autant il n’est pas très compliqué de conceptualiser avec acuité les tenants et aboutissants d’un amour découplé de ses attachements personnels, autant je doute que cette compréhension intellectuelle soit utile à la réalisation de quelque sagesse que ce soit. Or pour moi, l’amour inconditionnel est une conséquence d’un état d’esprit, qui lui-même procède d’une déconstruction identitaire. Tant qu’il y a un Moi auquel relativiser les objets d’attachement, il n’y a pas d’amour inconditionnel. Je ne prétends pas non plus qu’il soit nécessaire d’abattre le Moi pour y accéder un tant soit peu, mais simplement, il me semble que le Moi doit être mis entre parenthèses dans le moment du rapport à l’autre, condition sine qua non pour aimer son prochain sans distinction –y compris Alain Soral-, et tendre l’autre joue lorsqu’on vous assène un coup de pied au cul.

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