L.A. Antisocial

(03/11/2012 by Spermufle)

Début Octobre, l’aboutissement d’une enquête diligentée par l’USADA, l’organisme Américain anti-dopage, a occasionné la sanction la plus retentissante de toute l’histoire du cyclisme professionnel. Le coureur Américain Lance Armstrong, rescapé d’un cancer diagnostiqué à un stade avancé, puis ultérieurement vainqueur de sept Tours de France, a été déchu de ses titres pour dopage. Ce fut une enquête de longue haleine, reposant initialement sur les témoignages de dopés repentis. En effet, Armstrong, avec la complicité de l’UCI, a quasi-systématiquement été déclaré négatif aux contrôles anti-dopage que lui et ses coéquipiers ont subis ; les rares cas litigieux ont toujours été étouffés au moyen d’artifices aussi douteux d’un point de vue moral que juridique.

Cette bafouille n’a pas pour objet d’analyser le degré d’aveuglement du public, ou la corruption qui règne au sein des élites sportives. D’autres m’ont précédé, de manière brillante et solidement argumentée. Il est ici question de tout autre chose : la personnalité d’Armstrong.

L’Américain est unanimement décrit comme un être orgueilleux, charismatique, obsédé par la réussite et le désir de surpasser son prochain. Il s’agit du winner par excellence, ou plutôt, la figure emblématique d’une société fondée sur la compétition. Les glands de ce monde le citent en exemple, estimant qu’il est du bois dont on fait les héros. D’aileurs, lorsqu’un concurrent l’égratigne, tel le Français Bassons ou l’Italien Simeoni, Armstrong n’hésite pas à réprimander l’audacieux devant les caméras. Bref, cet homme était le patron du peloton cycliste, qui générait un respect autant fondé sur l’admiration que la crainte (mais peut-on parler d’authentique respect, dans ce cas ?).

L’enquête de l’USADA a montré un aspect moins reluisant de sa personnalité. Il s’agit d’un coureur dopé (comme une écrasante majorité de ses contemporains ceci dit), recourant par conséquent au mensonge, obsédé par la gloire, impulsif (intimidation du témoin à charge Tyler Hamilton au beau milieu d’un restaurant), établissant une relation de pouvoir avec son prochain. Pour L.A., la vie est une sorte de jeu, qui comporte des gagnants et des perdants ; ces derniers peuvent éventuellement l’intéresser à condition de servir d’instrument au service de ses ambitions. Voila donc un manipulateur, exalté par sa toute-puissance, qui enfreint les règles communes à son exclusif profit. En d’autres termes, Armstrong est atteint d’un trouble de la personnalité antisociale. Un psychopathe/sociopathe, en langage commun, dont l’égocentrisme forcené l’amène à négliger l’impact de ses actes sur autrui. Ses fans déçus par l’inévitable découverte de l’ampleur de sa triche ? Peu importe. Ses collègues cyclistes professionnels, amenés immanquablement à pâtir du scandale (par la diminution de la crédibilité de la discipline, et par conséquent du sponsoring) ? Il s’en bat la bollock – celle qui a survécu à son cancer testiculaire.

L.A. est l’archétype du champion sportif. Un tel individu a nécessairement un ego hypertrophié, inhérent à tout environnement basé sur la compétition (idéal du dépassement de soi dans un premier temps, et des concurrents secondairement). Tous les moyens sont bons pour obtenir la victoire, et ce, dès les premières épreuves sportives. Les chroniqueurs antiques rapportent que les premières Olympiades étaient entachées d’irrégularités, et plus particulièrement la corruption. Relevons entre autres le cas de Néron, Empereur Romain et accessoirement grand barjot, qui concourt à l’épreuve de quadrige (course hippique où un cavalier est juché sur un attelage de quatre chevaux), qu’il remporte en achetant le droit d’incorporer six chevaux supplémentaires à l’attelage.

La triche est-elle consubstantielle à la compétition sportive ? Oui en apparence, mais à bien y réfléchir, le problème réside plutôt dans son inscription dans un cadre social qui valorise les comportements psychopathiques. Des traits de caractère tels que l’impulsivité, l’assurance, une faible émotivité, la soif de domination, et l’absence de crainte (en particulier de la sanction), sont caractéristiques du trouble psychopathique, mais aussi de la virilité, telle qu’elle est culturellement envisagée. Le Bad Boy, figure extrêmement populaire, y correspond pleinement (l’admiration pour Eric Cantona est à cet égard accablante). D’autres récompenses que le désir féminin surviennent pour ces individus. Une étude Américaine a ainsi révélé qu’un patron sur vingt-cinq est psychopathe ; mais, empiriquement, chacun a pu constater que la proportion est en réalité nettement plus élevée. On pourrait pousser le raisonnement bien plus loin, comme l’a fait Michael Moore dans son film The Corporation : si une personne morale telle que l’entreprise était soumise à un examen psychiatrique, elle serait diagnostiquée comme dangereusement sociopathe et internée sur-le-champ. L’érection du profit maximal en règle absolue, se subordonnant à tout autre impératif, génère automatiquement des comportements tels que l’égoïsme et l’absence totale de scrupules (peu d’égards pour les conséquences sociales ou environnementales des décisions prises). Le théâtre politique regorge, lui aussi, de ces pscyhopathes sans scrupule. L’absence d’empathie d’un Mitt Romney en est la parfaite illustration. En outre, certains lieux regroupant le bas de l’échelle socio-économique (éventuellement traversés par d’autres lignes de clivages, ethno-culturelles par exemple) engendrent nécessairement un pourcentage significatif de psychopathes. Un contexte ultra-conflictuel rend nécessaire le développement des traits de personnalité cités plus haut, sans quoi la probabilité d’avoir des bricoles est élevée.

Pour en revenir au sport, il est fort dommage que le grand public valide cette idéologie de la victoire à tout prix. Le sport pourrait être ainsi l’un des vecteurs d’une transformation du rapport au monde. L’idéal d’exemplarité des athlètes, qui est brandi à chaque fois qu’un footballeur (de préférence Noir ou Arabe, ou alors Franck Ribéry) se comporte de manière aberrante, n’embrasse malheureusement pas l’approche d’une épreuve. Seule la victoire est belle, nous rabâchent les Deschamps, Domenech, et autres individus désignés comme éducateurs par la Fédération Française de Football (un organisme qui jouit d’une délégation de service public, et qui décerne les diplômes d’entraîneur). Mais, au fond, gagner est-il si important ? Qui se souvient de la sinistre équipe d’Italie, championne du monde en 1982, et de son buteur providentiel, le corrompu Paolo Rossi ? Trente ans après, le grand public a surtout en mémoire le parcours des Brésiliens, défaits en quarts de finale, dont le jeu offensif, alerte, technique (en un mot : spectaculaire), est passé à la postérité. Leur capitaine Socrates proposait un modèle sportif, éthique et capillaire (j’insiste sur ce point) nettement plus digne d’admiration que celui de Rossi. Pour les footnostalgiques, voici quelques échantillons magnifiés par les commentaires de Galvão Bueno :

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