Patatras !

(03/10/2012 by Spermufle)

Patatras ! Et même, Saperlipopette !

Il y a quelques jours, a éclaté une affaire de corruption hautement rocambolesque, impliquant des handballeurs français de haut niveau. Les faits sont accablants : le 12 mai 2012, lors de la dernière journée du championnat de France 2011-2012, les Montpélliérains, inamovibles premiers, concèdent une défaite surprenante contre Cesson-Sévigné, un mal classé. Quatre jours plus tard, la Française des jeux signale aux autorités judiciaires que les paris en rapport avec ce match ont été anormalement élevés (seize fois plus que pour une partie ordinaire). L’enquête, curieusement en gestation au cours de l’été (pendant lequel s’est déroulé le Tournoi Olympique, gagné par une équipe de France composée d’une majorité de montpelliérains) rebondit à l’automne, avec l’interpellation de neuf joueurs, parmi lesquels Nikola Karabatic et Samuel Honrubia, tout récents Champions Olympiques. Ces messieurs sont soupçonnés d’avoir faussé la rencontre, après avoir, eux et leurs proches, parié sur la défaite de leur équipe.

Coup de tonnerre dans le landerneau, avis de tempête sur le handball, sale temps pour les Experts (le surnom des handballeurs internationaux tricolores) : les journalistes rivalisent de lieux communs pour exprimer leur étonnement. Etonnement… Le mot est faible, tant le handballeur incarne l’image du sportif droit, accessible, et respectueux ; par opposition au footballeur, qui passe pour stupide, agressif et dépravé.

Nikola Karabatic, figure emblématique du handball français (et même mondial, puisqu’il a été sacré meilleur joueur planétaire en 2007), est celui qui a le plus gros à perdre dans cette affaire. Il risque une lourde peine de prison (cinq ans, dérisoire au regard de l’amende associée (15 000 euros), un licenciement par son club, une perte conséquente de revenus publicitaires (à peu près la moitié des 650 000 euros perçus annuellement), et surtout, l’opprobre. Si sa culpabilité était avérée, il est tout à fait logique d’imaginer que le public le mépriserait, que chacun de ses faits et gestes sur le terrain serait disséqué (« Ouh là, il a tiré à côté, aurait-il encore parié sur la défaite de son équipe ? »), bref, qu’il ne pourrait plus exercer son métier dans les mêmes conditions qu’auparavant.

Voire…

Par le passé, deux affaires de grande ampleur ont frappé le sport français, et jeté le discrédit sur des champions adulés. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le public a, en ces deux occasions, réagi d’une bien curieuse manière.

***

En mai 1993 débute l’affaire OM-VA. Jean-Jacques Eydelie, milieu de terrain de l’Olympique de Marseille, est mandaté par ses dirigeants (son Président et ex-chanteur Bernard Tapie, ainsi que son Directeur Sportif Jean-Pierre Bernès) pour contacter trois joueurs valenciennois, contre lesquels son club s’apprête à disputer une rencontre importante. Eydelie joint par téléphone ses anciens coéquipiers Christophe Robert, Jorge Burruchaga, et Jacques Glassmann. Les deux premiers marchent dans la combine (Robert simulera même une blessure après vingt minutes de jeu), tandis que le trosième, dès la mi-temps du match, dépose des réserves techniques pour tentative de corruption. Peu après, le procureur Eric de Montgolfier, un magistrat à la hauteur de vue réputée, ordonne une enquête.

Coup de tonnerre dans le landerneau, avis de tempête, etc. L’OM est LE grand club français du moment, qui regroupe huit internationaux tricolores, quantité de vedettes étrangères, et qui draine un public considérable, autant au stade que devant le téléviseur. Le français moyen est d’ailleurs incrédule. Il refuse de croire que son équipe chérie soit en réalité une bande d’aigrefins. Pendant l’été, la Police fouille le jardin des beaux-parents de Christophe Robert (un joueur qui a eu du mal à creuser son trou dans le foot français). On y découvre une enveloppe contenant 250 000 francs, soit exactement la somme proposée aux joueurs valenciennois d’après Glassmann. L’enquête se poursuit, permettant – entre autres – de découvrir que Tapie a proposé à Boro Primorac, l’entraîneur valenciennois, de se désigner comme l’initiateur de la corruption en échange de juteuses compensations financières.

Bref, l’OM période Tapie, c’est Fripouille & Cie, ce que j’avais identifié dès le début en tant que supporter monégasque (club privé de deux titres de champion par les phocéens dans des conditions douteuses). Les sanctions pleuvent. Sportives, dans un premier temps, avec la rétrogradation des marseillais en D2 et une suspension européenne d’un an. Pénales, deux ans plus tard, avec la condamnation à un an de prison ferme pour Tapie, et du sursis (assorti d’une amende) pour Bernès, Robert, Eydelie, et Burruchaga.

Quelles conséquences pour les protagonistes ?

Jacques Glassmann, tout d’abord. La saison suivante a été un calvaire pour cet obscur libéro aux allures de Playmobil. Hué, insulté, voire menacé par le public sur les terrains où son équipe se produit, son club l’écarte quelques mois plus tard (alors qu’avant l’affaire, il était le Capitaine). Il finit par s’exiler à la Réunion pour retrouver la quiétude, et, probablement, pour méditer sur l’adage « Dans l’antiquité, les porteurs de mauvaises nouvelles étaient châtiés ».

Jorge Burruchaga file en Argentine, son pays natal, où un grand club local (Independiente) le recrute. Il est flanqué de son copain Christophe Robert. Ce dernier signe au Ferrocaril Oeste, club de seconde zone, où il a, osons le terme, enterré sa carrière.

Jean-Jacques Eydelie connaît deux saisons tranquilles avec le SE Bastia (club de Division 1), où nul ne l’importune quant à ses méfaits, puis signe un dernier contrat avec le FC Sion (dans le championnat Suisse), sorte de voie de garage pour vieux footeux français dans les années 90 (Kombouaré et Vercruysse y avaient traîné leurs carcasses quelques saisons plus tôt).

Jean-Pierre Bernès est ostracisé par le foot français dans un premier temps. Il est radié à vie par la Fédération Français de Football en 1994, sanction annulée par la FIFA (fédération internationale) deux ans plus tard. Depuis, il s’est reconverti en agent de joueurs, corporation guère reconnue pour sa probité, ce qui lui vaut d’ailleurs d’être au centre de nouvelles polémiques.

Quant à Bernard Tapie, les supporters marseillais ne lui ont aucunement tenu rigueur d’avoir précipité la chute du club. Tout ce qu’ils ont retenu, c’est qu’il a fait gagner l’OM ; la manière importe peu. La nostalgie de sa présidence est telle qu’en 2001, le public obtient de Robert Louis-Dreyfus, le propriétaire du club, qu’il nomme Tapie Directeur Sportif. Le bilan est moins reluisant (neuvième place en championnat), et « Nanard » n’a pas les coudées franches. Lassé des querelles intestines, il quitte le monde du foot, et se reconvertit comme acteur. Sa prestation en tant que Commissaire Valence, un rôle de composition (il s’agit d’un personnage de flic intègre), lui vaudra une douzaine de passages en prime time sur TF1.

En somme, le grand public, en vertu d’une éthique absolument tordue (mieux vaut être un escroc qu’un cafteur), a absout les coupables et harcelé celui qui a dénoncé la machination. On notera que, dans cette affaire, les sales types ont le bon goût d’avoir la gueule de l’emploi (soit dit en passant, le principe se vérifie assez souvent).

***

En juillet 1998, le masseur de l’équipe cycliste Festina, est interpellé à la frontière belge en possession d’une quantité extravagante de produits dopants. Une enquête est rapidement diligentée, et révèle (perquisitions et analyses de poils pubiens des coureurs à l’appui) que les coureurs de l’équipe sont tous chargés comme des baudets, à une exception près : Christophe Bassons, non retenu pour le Tour de France. Coup de tonnerre dans le bidule, avis de machin, etc. Richard Virenque, chouchou du public, et leader de la formation, nie énergiquement, avant de reconnaître sa culpabilité quelques mois plus tard. Lui et les meilleurs éléments de l’équipe sont suspendus ; de même que Bruno Roussel, le Directeur Sportif, dont l’enquête démontrera qu’il était d’abord réticent à la pratique du dopage, avant de capituler sous l’influence des coureurs les plus prometteurs (en premier lieu Virenque). On découvrira en outre que le même Virenque a soudoyé l’allemand Jan Ullrich pour remporter une étape du Tour de France 1997.

Un an plus tard, la Société du Tour de France organise le « Tour du Renouveau ». Le Renouveau est un pays étrange, une sorte de France située dans un univers parallèle, où aucun cycliste n’est dopé. Pour preuve, Richard Virenque est évincé par les organisateurs. L’absence de dopage n’empêche pas les coureurs de réaliser des performances 5% plus élevées qu’un an plus tôt. Ce Tour a été gagné par Lance Armstrong, un modèle de droiture, tandis que Bassons a été contraint à l’abandon, bousculé par la quasi-totalité du peloton et raillé par le public.

Au terme d’une courte suspension, Richard Virenque est de nouveau le bienvenu sur le Tour de France. Il n’est plus dopé, comme la quasi-totalté du peloton d’ailleurs (les organisateurs et le diffuseur télé sont formels), et il remporte chaque année une grande étape de montagne et le Grand Prix du meilleur grimpeur. Il est toujours aussi populaire, si ce n’est davantage qu’auparavant, et signe de confortables contrats publicitaires. Le grand public a toujours apprécié son tempérament combatif, sa faculté à ne jamais renoncer. Un peu comme lorsqu’il remporte l’édition 2001 du Paris-Tours (course a priori taillée pour les robustes routiers-sprinteurs, et non les grimpeurs poids plume comme Virenque), au nez et à la barbe d’un peloton curieusement passif. La même année, Christophe Bassons est contraint de mettre un terme à sa carrière, faute d’avoir trouvé un employeur, et se reconvertit comme professeur d’EPS.

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