Si les Ricains n’étaient pas là…

(15/09/2012 by Spermufle)

L’ultime paragraphe de ma toute dernière bafouille évoquait la différence de traitement entre les Américains, peuple quasi-unanimement méprisé (en tous cas en France), et d’autres peuples, lesquels bénéficient d’une indulgence supérieure au gré de nos a priori idéologiques. Fort logiquement, un « Pourquoi ? » est venu conclure le texte. Une lectrice avisée m’a proposé cette explication : « A mon avis la réponse à tes interrogations, c’est que les USA, avec leur première place, ont l’indécence du privilège utilisé abusivement. On peut les traiter de con(nard)s sans déclencher de tollé, parce que de toute façon, ils sont dominants et oppresseurs.« 

Argumentation en apparence convaincante : l’impérialisme Américain est tout sauf une légende. S’abritant derrière de jolis principes (la liberté, et sa concrétisation philosophique, le libéralisme – concept qui ne se réduit pas au volet économique), les Yankees ont dicté leur loi à la quasi-totalité de la planète. Certes, leur domination est plus « douce » que d’autres subies jadis ici même, ou sous d’autres latitudes (des milliers d’allemands de l’Est risquaient leur vie pour passer à l’Ouest ; la réciproque ne se vérifiait pas). Certes, une coalition menée par les Américains a libéré notre territoire, provoquant la gratitude éternelle de Michel Sardou. Cependant, même les Atlantistes les plus farouches admettent qu’à chaque fois, les libérateurs ont profité de leur victoire pour imposer leurs conditions aux peuples libérés (un exemple avec le cinéma). L’Opération Condor, dans les années 60-70, montre que nos amis d’outre-Atlantique ont même été jusqu’à aider des juntes militaires à éliminer des chefs d’Etat démocratiquement élus.

En matière de cabale, le ridicule a été atteint en 2003, au moment de justifier l’invasion de l’Irak par les armes de destruction massive © qu’aurait détenues Saddam Hussein. Au passage, il est permis de se demander par quel miracle des comploteurs infoutus de planquer ne serait-ce qu’une bombe bactériologique à Bagdad, auraient pu mener à bien, et dans la plus grande discrétion, un complot d’envergure tel qu’imaginé par les réopenistes (dont la plupart n’ont même pas open le rapport avant de proposer qu’on le reopen). Quoiqu’il en soit, cet épisode grotesque a constitué le climax de l’hostilité visant les Américains dans le monde Arabo-Musulman. « C’est l’ennemi absolu, qui nous asservit, avec la complicité de tyrans locaux, pour mieux exploiter notre sous-sol, nous maintenant ainsi dans la misère ! » : telle est la rengaine constamment entonnée par les Proche et Moyen-Orientaux.

On peut effectivement comprendre leur colère, de même qu’on peut comprendre la compassion envers ces peuples tourmentés. Observons toutefois que la culture Arabo-Musulmane repose sur une religion fortement prosélyte (autrement dit un assimilationnisme qui paraît intolérable lorsque prôné par Eric Zemmour), fortement intolérante à l’égard de ses minorités (Coptes, Berbères, Alévis, Chiites chez les Sunnites et réciproquement, etc), et qui s’est diffusée autant par le commerce que par le sabre. Sans compter le statut de la femme dans la quasi-totalité de ces pays, qui est – osons le terme – opprimée. Bref, ces peuples ne reprochent pas aux Américains d’être impéralistes ; ce qu’ils leur reprochent, c’est d’être les dominants à leur place.

J’ai pris cet exemple car il me semblait le plus parlant. A vrai dire, je n’avais pas besoin d’aller si loin. De nombreux râleurs anti-Américains fantasment sur une révolution populaire, qui se montrerait impitoyable avec les ennemis de la cause. En cas de Grand Soir, l’Histoire nous l’enseigne, il ne ferait pas bon être en désaccord avec les défenseurs du peuple, de la vertu, etc. J’irais même plus loin, pour quitter le champ politique : qui n’a jamais pris le prétexte d’un échange intellectuel pour asseoir sa domination sur un interlocuteur (ma grande spécialité) ? Qui n’a jamais abusé de la gratitude d’un ami après lui avoir rendu service ? Qui n’a jamais profité de la fragilité d’un individu pour obtenir quelque avantage de sa part ? etc. En somme, ce qu’on reproche aux Américains, ou à tout autre peuple impérialiste, n’est finalement que la traduction politique d’un comportement qui est propre à nous tous.

Bref, derrière cet US bashing se cache parfois (souvent), plus qu’une question d’éthique, un problème d’ordre narcissique, une fierté bafouée. Le dominant a forcément tort, quoiqu’il arrive (cf polémique sur le 11/09). Sans parler de la valorisation sociale obtenue en se plaçant du côté du faible, de l’opprimé, du rebelle. Et peu importe si, dans la vie de tous les jours, on a soi-même des tendances dominantes. Entre d’un côté la posture exaltée qui suscite l’approbation générale, et de l’autre la retenue, liée au constat humble et lucide que nous sommes incapables de coordonner nos comportements aux principes qu’on professe, le choix est vite fait. Par conséquent, avant de s’indigner à propos de l’impérialisme Américain, je suggère de méditer le proverbe suivant : « Ne te focalise pas sur la paille dans l’oeil du voisin, alors que tu as une poutre dans le cul ». Autrement dit, quiconque prétend changer le monde doit d’abord se transformer lui-même, et pas de manière uniquement cosmétique (posture).

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3 commentaires pour Si les Ricains n’étaient pas là…

  1. Hum… L’idée que les peuples arabo musulmans reprochent au peuple américano chrétien d’ être dominants à leur place me semble contestable. Enfin certes, si on prend les discours intégristes de part et d’ autres, oui. Bon cela dit, je pèche un peu par ignorance en me mettant à ne serait ce qu’ amorcer une discussion sur la question, car je dois avouer que mon aversion pour les religions en général fait que je suis finalement peu instruite sur le sujet, et qu’ ainsi il me manque beaucoup d’ éléments historiques et culturels pour pouvoir vraiment statuer.
    Mais bon en gros, ça me semble contestable, hors intégrismes et extrémismes néfastes donc, tout comme je trouve contestable le fait que -par exemple- on accuse les féministes de finalement vouloir prendre le pouvoir (=dominer) sur les hommes. Il y a surement des groupes qui se targuent d’ être féministe mais qui sont avant tout misandre, c’est certain, mais la majorité des féministes souhaite surtout qu’ on arrive à trouver une posture où -sans faire dans l’ utopie- on réduirait considérablement les inégalités de chaque coté (à défaut de pouvoir totalement les effacer) Ben là je pense que c’est pareil. Il me semble que chacune des parties a eu son « age d’or » (expression qu’ on utilise pour exprimer une pèriode de domination oppressante et arbitraire, m’enfin bref…), et j’ose croire qu’on peut prétendre a un peu plus de raison à présent de chaque cotés.

    Se placer du coté des faibles peut être une posture valorisée socialement dans certains milieux, au même titre que se positionner comme le point de vue neutre, lucide, libéré de toute partie prenante peut en être une dans d’ autres. Je pense que c’est kifkif.

    Mais l’US bashing ne fait pas consensus aujourd’hui. Effectivement, c’est une posture souvent adoptée massivement (parfois pour des raisons cosmétiques et narcissisantes, c’est indéniable) dans certains milieux, mais décriée dans beaucoup d’ autres.
    Bon nombre de jeunes européens par exemple, continuent de réver sur le rève américain et à s’enthousiasmer de comment tout est gros, grand, cher, toujours + fort et + puissant là bas.

    Je ne cerne pas trop à quoi tu te réfères par rapport à la polémique sur le 11/09? Le fait que certains aient dit qu’ en gros, c’ était bien fait, que les ricains l’ avaient pas volé, et que dis donc, on en faisait un sacré foin pour leur 3000 morts là où ce bilan était de l’ ordre de l’ hébdomadaire dans d’ autres zones du monde sans même qu’ il n’ en soit fait mention dans les médias? Ou plutôt à tout le truc à base de théorie du complot, toussa?
    Si tu parles du premier cas, il ne s’agit pas que d’ une question d’ honneur bafoué et de tort de principe parce que dominant. Je me mets une seconde à la place de ceux qui ont de la famille ou des amis dans ces zones touchées par la mort, la misère, la guerre,etc. en permanence, et de comme ça doit parfois leur sembler tellement injuste d’ accorder un tel privilège de parole, de présence médiatique, de mobilisation internationale aux US alors qu’en parallèle leurs proches leur relatent des trucs de malade dont personne ou presque ne se fait l’ écho, et à propos desquels du coup il devient très difficile d’ obtenir du crédit ou de l’ attention.

    Mais enfin quoi qu’il en soit, les US n’ ont jamais de mal à trouver voix et supports pour les soutenir, les défendre, les dédouaner, les excuser, les justifier. C’est le propre du dominant, et dans ce cas précis, ça laisse quand même vraiment beaucoup de monde sur le carreau. Et donc à mon avis, derrière l’ US bashing, il y a vraiment une colère/souffrance réelle et un sentiment d’ injustice/oppression profond. Le nier et réduire ça a des simples querelles d’ égo bafoués me semble vraiment très très réducteur. (et un peu craignos quoi…)

    Ceci dit, il est clair que dans certains milieux, ça fait bien de basher les US, et le mec qui t’ explique comme il pisse trop au cul des US (en buvant du coca), c’est un grand classique du café du commerce. Mais celui qui loue leurs trop belles bagnoles, et que rolala décidément ils sont vachement forts aussi en fait.

    Enfin bref, sur ce coup là je ne te suis pas, du moins pas entièrement quoi. Une première place mondiale doublée d’une extrème arrogance/autosatisfaction dans un monde justement embrasé et en situation très critique, c’est normal que ça t’expose à une certaine forme de bashing. Et si on tous à gagner à balayer devant notre porte, eux encore plus. Et si il est très important de ne pas se laisser aller au dénigrement par principe (contre productif), ça l’est encore plus de dénoncer l’ abus de privilèges/pouvoir, et l’ impunité totale qui accompagne des actes autrement plus scandaleux que le fait d’ avoir le gros mot un peu facile quand on parle d’ eux.

  2. spermufle dit :

    Je peux te garantir que le monde Arabo-Musulman a tendance à se référer constamment à un passé héroïque, ce que tu caractérises comme l’âge d’or, c’est à dire la période où cette culture était conquérante et dominante. En outre, l’oppression des minorités est dans ces pays l’objet d’un large consensus social. Quiconque n’observe pas le Ramadan en Algérie (par exemple) s’expose à la prison, sans que ça ne déclenche des manifestations massives de soutien aux prévenus. Sans parler de la condition féminine ; se plaindre d’être l’objet de mépris et de domination d’un côté, et traiter ainsi les gens de l’autre, décrédibilise completement toute critique « morale » de l’omnipotence Américaine.

    La domination arrogante, ça pue du fondement, on est d’accord. Ceci étant, ce qu’on reproche aux USA, c’est un comportement qui est (sauf exceptions) toujours le nôtre à des degrés divers, et qui n’attend qu’un contexte favorable pour s’exprimer (l’Histoire fourmille d’exemples de Grands Libérateurs devenus des tyrans au même titre que l’ex-Roi, Tsar, colon). Lorsque les Américains auront cédé le bâton merdeux à d’autres, on se rendra compte que ce ne sont pas les caractéristiques propres à ce peuple qui rendaient sa domination insupportable, mais tout simplement la structure même du fonctionnement psychologique humain.

    Si je fais référence au 11/09, et aux théories du complot, c’est parce qu’il s’agit d’une illustration des méfaits de la détestation de principe des Américains. Nombreux sont ceux qui ont décrété qu’il y avait complot, sans s’être au préalable sérieusement penchés sur la question.

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