Cocasse

(03/07/2012 by Spermufle)

Le Championnat d’Europe de Football vient de s’achever. Une fois de plus, l’Espagne, équipe à la mentalité exemplaire et au jeu d’une intelligence inouïe, l’a emporté. L’épreuve, plutôt bien organisée, a été disputée dans une ambiance courtoise. Les spectateurs ne sont pas ennuyés, mais il a manqué un grain de folie à cette compétition, quelque chose d’épique, de cocasse, qui lui aurait permis de marquer les mémoires. Quelque chose comme…

La qualification contre un adversaire fantôme

Les chiliens se sont qualifiés pour la Coupe du Monde 74 dans des conditions pour le moins étonnantes. Tout d’abord, son groupe éliminatoire, qui devait être composé de trois équipes, s’est transformé en duel (contre le Pérou) après le forfait du Vénézuela. Le Chili remporte la confrontation, ce qui le propulse en barrage intercontinental face au vainqueur du groupe 9 de la zone Europe. Son adversaire est l’URSS, qui a devancé la France et l’Irlande. Les matches sont prévus le 26 septembre et le 21 novembre 1973. Or, le 11 septembre, le régime socialiste d’Allende est balayé, suite au coup d’état de Pinochet. Ce dernier décide dès le lendemain de réquisitionner l’Estadio Nacional, pour y parquer, torturer et exécuter des milliers d’opposants politiques. Le barrage aller se déroule au Stade Lénine (hum…) dans une ambiance glaciale. Les deux équipes font match nul 0-0 ; autant dire que tout se jouera lors du match retour. Arguant du contexte particulier, les soviétiques réclament que la partie soit disputée sur terrain neutre. L’autorité suprême du foot mondial refuse (la FIFA est une organisation apolitique de Droite), après avoir délégué deux observateurs qui n’ont rien remarqué de problématique au Chili (« Nous avons trouvé que le cours de la vie était normal, il y avait beaucoup de voitures et de piétons, les gens avaient l’air heureux et les magasins étaient ouverts. L’Estadio Nacional sert exclusivement de centre d’orientation », ont-ils déclaré). L’URSS annonce son forfait, mais la FIFA organise tout de même la rencontre. C’est parti pour un moment de grand délire : pas grand monde au stade à part une poignée de dignitaires, quelques spectateurs (combien d’ « orientés » parmi eux ?), onze joueurs et trois arbitres sur la pelouse. Le match démarre et Francisco Valdés s’en va marquer dans un but vide. 1-0. Faute d’adversaire pour donner le coup d’envoi, la partie s’arrête. Le Chili est déclaré vainqueur et se qualifie pour le mondial ouest-allemand.


Le buteur international fantôme

Robert Lüthi, footballeur suisse à la mèche en peau de lama, détient une particularité étonnante. Ce joueur a réussi l’exploit, unique au monde, de marquer un but en équipe nationale sans avoir une seule sélection au compteur. Comment expliquer ce prodige ? A première vue, on pourrait penser qu’il a usurpé l’identité d’un coéquipier en cours de partie (à l’image des jumeaux yougoslaves Vujovic). La réalité est moins rocambolesque. L’exploit de Lüthi résulte d’une curiosité statistique propre à la fédération suisse. Jusqu’en 1983, il fallait qu’un joueur dispute au moins une mi-temps, soit 45 minutes, pour compter une sélection supplémentaire. Or, Lüthi n’a joué que 26 minutes contre la Roumanie (où il marqua ce fameux but), 20 contre la Hongrie, et 29 face au Portugal, rencontres toutes disputées pendant la saison 1981-82.

Le footballeur coulé dans le béton

Au début des années 80, un jeune ailier droit corse tente de percer dans le foot professionnel. Son nom : Pierre Bianconi. Le début de sa carrière est assez chaotique. Il est trimbalé de Bastia à Nîmes, en passant par Cannes et Besançon. C’est un attaquant assez limité ; aussi, son entraîneur gardois le repositionne en arrière latéral. Heureuse décision ! La fougue défensive de Bianconi fait merveille. Il se fait remarquer une première fois lors d’un match amical contre Toulouse. Il frappe un joueur adverse, et se fait logiquement expulser. C’est à cet instant précis que Pierrot entre dans la légende : il déchire le carton rouge, avant d’asséner un coup de boule à l’arbitre. Deux ans plus tard, il est recruté par le PSG. L’entraîneur Ivic le titularise, avant de lui préférer Franck Tanasi, moins souvent suspendu. C’est en trop pour le joueur corse : un matin, à l’entraînement, il passe à tabac son rival (lequel n’a décidément pas de bol, quelques années plus tard, un cousin germain – prénommé lui aussi Franck – usurpe son identité et escroque une multitude de personnes). Bianconi est évidemment convoqué par Ivic, qui lui inflige un sermon. Le ton monte, les noms d’oiseaux pleuvent, et le bureau de l’entraïneur valdingue… sur l’entraîneur ! Le joueur corse est renvoyé sur son île.

 Au Sporting de Bastia, Bianconi est le prince. A la manière d’un Di Canio à la S.S. Lazio de Rome, il est le chouchou du public, qui tient en lui un joueur à son image. Fier, intrépide, Pierrot ne badine pas avec les symboles de son peuple. Au cours d’un match contre Rodez, il aperçoit un joueur Noir qui porte un bandeau. C’est en est trop pour le farouche Bianconi : hurlant au blasphème contre la Tête de Maure (emblème de l’Île de Beauté), il se jette sur le ruthénois, lui arrache le bandeau et lui administre un coup de boule. Un peu plus tard, il est suspendu pour un match contre Orléans. Le bouillant latéral participe tout de même, à sa façon, en préparant une bombe agricole qu’il envoie sur le terrain avant le coup d’envoi. Les deux attaquants orléanais s’évanouissent. En mars 1992, après une victoire contre Nice, le public envahit la pelouse. Les vigiles ont du mal à canaliser la foule. Une échauffourée éclate. Bianconi est mis au sol, d’où il aperçoit un ado se faire molester par un stadier. C’est alors que Jésus de Nazareth lui apparaît, et lui dit, comme au paralytique de Capharnaüm « lève-toi et marche… lui sur la gueule ! ». Bianconi s’exécute, et se rue les deux pieds en avant sur le vigile.

Le bouillant Pierrot doit mettre fin prématurément à sa carrière au printemps 93, suite à une vilaine blessure au genou. Il trouve alors une reconversion à sa mesure : la politique. Ainsi, il se présente sur une liste indépendantiste aux élections Municipales. La rivalité est forte entre les différentes factions nationalistes (je recommande d’ailleurs la lecture de cet ouvrage pour mieux appréhender le phénomène), et il n’est pas rare que des militants disparaissent sans crier gare. C’est précisément ce qui arrive à Bianconi fin 93. Une rumeur tenace circule en Corse depuis lors : Pierrot aurait été enterré dans les fondations du nouveau stade de Bastia, dont la rénovation a débuté à la même époque. Reposer à jamais auprès de son public, à veiller sur le club de son coeur : voilà une fin digne d’un joueur aussi glorieux.

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