Lieux Communs

(12/06/2012 by Spermufle)

Salle de pause, salon de coiffure, bureau de poste, comptoir d’un commerçant quelconque : pour les individus peu liants, la fréquentation de tels endroits relève de la torture. On y est contraint d’exercer une des activités les plus dispensables qui soient, à savoir la communication. Souvent, les conversations y sont badines, et les propos échangés peu consistants. La probabilité d’y croiser un sujet à la pensée un tant soit peu singulière y est faible ; aussi, il n’est pas rare d’assister à des conversations truffées de lieux communs (ou pire encore, de discours dignes du pipotron). A la manière d’un Léon Bloy, je me propose d’en disséquer quelques-uns pour révéler leur ineptie.

Véritable arsenal : Ici, il n’est pas question d’une sympathique équipe londonienne constituée de mercenaires cosmopolites, drainés par l’afflux massif de capitaux dans le football. Ce terme est une création récente relevant exclusivement du panurgisme journalistique contemporain. Autrefois, les entrepôts d’armes clandestins n’étaient pas véritables : ils étaient, un point c’est tout.

Les heures les plus sombres de notre Histoire : Cette formule ne fait nullement référence à l’éclipse solaire du 11 août 1999, pas plus qu’aux coupures de courant hivernales dues à la saturation du réseau électrique français. Trève d’ironie : c’est du péril fasciste dont il s’agit, ni plus, ni moins. L’expression s’est popularisée au cours des années 2000, fleurissant sur le terreau fertile des forums de discussions virtuelles. La vigilance des militants ant-fascistes 2.0, individus détenant le monopole de la Vertu, n’est jamais prise en défaut : ces êtres à la grandeur d’âme incontestée mais très contestable font toujours assaut de grandiloquence, surtout en présence de contradicteurs qui les poussent dans leurs derniers retranchements. On l’aura compris : tout individu prônant la maîtrise des flux migratoires est au pire un crypto-nazi, au mieux un potentiel collabo du régime néo-pétainiste à la survenue inéluctable.

Tout les hommes beaux, gentils et célibataires sont Gays : Voici une belle pirouette qui sert d’explication à la répétition inlassable d’un schéma d’échec conjugal. A la manière d’un robot percutant inlassablement un pied de chaise, certaines femmes s’attachent systématiquement à des partenaires insignifiants et/ou nocifs. Le bon sens leur commanderait plutôt de se dire « on n’attire pas les mouches avec du vinaigre ». Hélas, un ego délabré s’accommode mal du bon sens, a fortiori si on recherche inconsciemment un frelon bien venimeux plutôt qu’un diptère tout ce qu’il y a de plus placide (et hétérosexuel).

Admire la personne qui te critique car prisonnière de sa propre jalousie elle ne fait que t’admirer : 65100 occurences sur Google (dont 14000 rien que pour les skyblogs, sans compter les variantes liées à la créativité orthographique des internautes). Manière malhabile de se soustraire à une remise en question coûteuse en présence d’un contradicteur un tant soit peu consistant.

Nous avons connu l’esclavage : Une telle phrase pourrait laisser croire que la France abrite quelques citoyens bi-centenaires, ayant jadis subi une condition servile avant d’être affranchis par Victor Schoelcher. Que nenni : elle illustre à merveille la basculement constaté ces derniers temps. On ne s’identifie plus à ce qui nous lie à autrui, mais à ce qui nous en distingue. En d’autres termes, on remet au goût du jour une conception archaïque du sentiment identitaire : l’appartenance ethno-culturelle est désormais, ou plutôt à nouveau, jugée indépassable (sous peine de traîtrise). Bref, à la grande question existentielle « qui suis-je », on répond désormais « je suis mes ancêtres ». Dans ces conditions, il est à craindre que le principe du jus soli (droit du sol) ne finisse par être remis en cause, un de ces quatre matins.

Y’a des gens plus malheureux que toi, alors de quoi te plains-tu ? : Réaction fréquente obtenue par un individu qui verbalise sa souffrance psychique. Le ton de cette phrase peut aussi bien être bienveillant qu’agressif. Dans le premier cas de figure, l’interlocuteur fait preuve de maladresse en oubliant que la réalité objective a moins d’importance que le ressenti du sujet. Ce dernier interprète les évènements au moyen d’un filtre (dépressif par exemple)  sur lequel un discours, fût-il solidement argumenté, a peu de prise. S’ensuit généralement une litanie de conseils plus ou moins avisés (l’interlocuteur a tendance à penser que son filtre est universel), suivis de l’implacable sentence « mais tu ne fais rien pour t’en sortir » s’ils ne sont pas observés par l’être souffrant. Dans le second cas de figure, l’interlocuteur souhaite exclusvement se débarrasser d’un geignard casse-couilles. Le recours à cette formule est alors légitime.

Les hommes préfèrent les Grosses, mais s’affichent au bras des Maigres uniquement par conformisme : Explication couramment invoquée par certaines femmes surpondérées pour justifier leurs déboires sentimentaux. Elles se répartissent en deux catégories : celles qui s’attachent à un partenaire sexuel occasionnel qui les aura choisies par pragmatisme – faute d’avoir pu accéder à des femmes collant davantage à leur idéal esthético-libidinal ; celles qui s’entichent imprudemment d’hommes mariés qui refuseront par principe de dissoudre leur union. Dans les deux cas, les femmes ont bien tort de céder la parole à leur ego bafoué : ce dernier a fâcheusement tendance à raconter n’importe quoi.

Les enfants sont innocents : Quiconque a été enfermé dans une cage, pour se faire uriner dessus par une bande de mouflets de six ans, peut mesurer à quel point cette sentence est sotte. Les enfants ne sont pas innocents : ils sont immatures, et par conséquent naïfs. Généralement, ce sont de petits démons omnipotents qui évoluent dans le rapport de force (le nourrisson est l’archétype du tyran). Lorsqu’ils sont suffisamment éveillés pour identifier les points faibles de leur prochain, ils n’hésitent pas à les instrumentaliser. Que celui qui n’a jamais été confronté à un mouflet pratiquant le chantage affectif me jette la première pierre.

Les valeurs du Rugby : Loisir privilégié de l’aristocratie anglaise, le Rugby a toujours cultivé un idéal de noblesse. Il s’oppose ainsi au Football, rapidement devenu le sport emblématique des classes laborieuses. Le monde de l’ovalie est régi par des règles hermétiques,. Elles varient d’un hémisphère à l’autre, et parfois même d’un arbitre à l’autre ; cette activité requiert donc une initiation, contrairement au Football dont les lois du jeu sont directement intelligibles, y compris pour un babouin du zoo de Vincennes. Le principe qui sous-tend le Rugby est le combat collectif, encadré par des règles strictes, qui autorisent notamment qu’on piétine un homme à terre (ce geste s’appelle le rucking). Je laisse le lecteur seul juge du caractère noble d’une telle pratique. Au passage, le lecteur peut également émettre un avis sur l’augmentation de la masse musculaire des rugbymen en moins de quinze ans, selon des procédés manifestement empreints d’une grande noblesse stéroïdienne. Par ailleurs, c’est fou comme les rugbymaniaques se sont multipliés à mesure que les équipes de football professionnel s’africanisaient. Marrant comme le grand public se détourne désormais du football et découvre les « valeurs du Rugby », dont il n’avait que foutre quinze ou vingt ans plus tôt.

La beauté intérieure : Au sens littéral, cette expression désigne l’esthétique du contour d’un pancréas, voire la perfection symétrique d’une constitution pulmonaire. Au sens figuré, elle représente le paravent au pragmatisme qui anime les désoeuvré(e)s de la gonade. Faute d’accéder aux partenaires sexuels les plus attractifs (d’un point de vue esthétique), les recalés transigent avec leurs critères fondamentaux. Leur grande astuce pour éviter la déconvenue consiste à feindre de privilégier la personnalité de leur interlocuteur(rice) et non son enveloppe. Non mais… Ca ne prend pas.

Les penalties oubliés : Les buts sont rares en football (2,5 en moyenne au cours d’un match). Aussi, sachant que le taux de réussite approche 75%, un pénalty non sifflé influe directement sur le résultat d’une rencontre. Il n’est pas rare que les observateurs ruminent inlassablement une erreur d’arbitrage de ce type. Certains vont jusqu’à affirmer que le résultat d’un championnat peut être scellé par ces faits de jeu qui durent tout au plustrente secondes, oubliant qu’une équipe dispose de 38 matches de 90 minutes (soit plus de 205 000 secondes) pour marquer d’autres buts. De même, trente ans après la demie-finale de Séville, personne n’a oublié le pénalty oublié, qui aurait dû sanctionner la faute de Schumacher sur Battiston. Jamais la très oubliable équipe de RFA n’aurait dû parvenir en finale.

Le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit : Phrase inepte s’il en est. Personne n’irait soutenir que « le meutre n’est pas un acte, c’est un crime ». La censure des opinions racistes est un principe légitime. Dommage qu’il soit parfois défendu au moyen de formules défiant la logique la plus élémentaire.

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