Onze !

(23/04/2012 by Spermufle)

11.1%, telle est l’estimation du score électoral de Jean-Luc Mélenchon à l’heure où j’écris ces lignes. Résultat qui surprend et accable ses plus chauds partisans, qui s’imaginaient constituer l’avant-garde d’un mouvement irrésistible de type pacifico-révolutionnaire. Son dernier meeting de grande envergure, qui a rassemblé plus de 100 000 personnes à Marseille, laissait ainsi entrevoir aux plus optimistes une participation au second tour.

Pourtant, il fallait sacrément manquer de culture politique, historique et sociologique pour s’imaginer qu’une déferlante communiste balayerait cette année la classe politique française. Depuis la chute du Mur de Berlin (consacrant la perte de crédibilité de l’option communiste), trois élections présidentielles se sont déroulées en France. L’Extrême-Gauche, tous candidats confondus, a recueilli 14% en 1995, autant en 2002 et 11% en 2007. Autrement dit, les années passent, et les lignes politiques évoluent peu : la Rue pèse toujours moins lourd que la Majorité Silencieuse. L’activisme ou la bienveillance médiatique ont peu d’impact sur les mentalités à court terme. Même un mouvement de bien plus grande ampleur tel que Mai 68 s’est initialement traduit par un triomphe électoral de la Droite – autrement dit l’ordre établi – au cours des élections suivantes (à commencer par les Législatives de Juin 68). La France reste un pays fondamentalement de Droite, et dans l’Histoire contemporaine, la Gauche n’a pu triompher qu’en étant portée par un courant qui traversait l’Occident tout entier (Mitterrand au cours des années 80, dans la droite ligne d’un Carter, des travaillistes britanniques des années 70 ou d’un Helmut Schmidt ; ou Jospin pendant la période social-démocrate inaugurée au milieu des années 90). Or, les élections récentes à l’étranger ont été globalement favorables à la Droite (Allemagne, Espagne, mi-mandat aux USA, Italie).

L’engouement pour Mélenchon n’est a priori pas étonnant. Depuis vingt ans l’Extrême-Gauche attendait le Messie, celui qui parviendrait à fédérer des partis groupusculaires antagonistes malgré des intérêts convergents (ce que Le Pen a réalisé avec l’Extrême-Droite dans les années 80). Il porte le flambeau de ceux qui refusent contestent le capitalisme au nom d’impératifs moraux (moins d’inégalités, plus de justice. de partage, d’harmonie dans les rapports sociaux, disparition progressive du patriarcat, etc), dans la continuité d’un Stéphane Hessel avec son opuscule « Indignez-vous ».

Ce qui est à l’inverse surprenant, c’est qu’un ancien apparatchik du PS (et à ce titre impliqué dans les magouilles électorales propres à ce parti) soit le porteur du flambeau de cette conception alternative de la politique. Cet homme est un tribun à l’ancienne, un débatteur égocentré et infect, dépourvu d’auto-dérision, de très mauvaise foi, une espece de macho à l’ancienne qui évolue dans le registre du rapport de force. En somme, voila une sorte de Georges Marchais des années 2010 (l’humour en moins), un prototype exact de l’homme politique traditionnel. Un révolutionnaire qui privilégierait l’ « Humain d’abord » afficherait-il sa complaisance face aux régimes chinois ou cubains ?

Il est illusoire d’espérer qu’un « Monde Nouveau », ou qu’une « Autre Politique » puisse apparaître dans ces conditions. Un autre monde est possible, oui… Mais à condition de changer d’abord soi-même, transformer son rapport à l’autre, au monde, etc. Autrement dit, commencer un processus de longue haleine qui aboutira d’ici au moins plusieurs générations.  Sur le papier, chaque système fonctionne parfaitement, et pourtant tous ont d’une manière ou une autre échoué. Chacun génère son lot d’injustice, d’arbitraire et de violence. Toutes ces systèmes théoriques partent du principe qu’un changement de structures sociales et politiques suffit à rendre l’Homme meilleur en peu de temps, à en faire un être rationnel, respectueux de son prochain et de son environnement. Or, ce ne sont pas ces humains théoriques qui mettent en pratique ces nobles projets, mais des individus tels que Mélenchon, guidés avant tout par leur satisfaction narcissique et fonctionnant sur le mode de l’emprise. L’Histoire est jonchée d’utopies reposant sur des principes remarquables, mais qui ont abouti à une espèce d’enfer terrestre (mes amitiés à M. Djougachvili si son fantôme me fait l’honneur de lire ce modeste blog).

Le grand slogan du Front de Gauche, « L’Humain d’abord« , restera vide de sens et ne constituera jamais qu’une simple posture, sans un changement intérieur préalable. La révolution politique passe avant tout par les gestes du quotidien, et la définition d’un idéal auquel subordonner tous ses choix de vie (en tant que consommateur, en tant que salarié, en tant que partenaire sexuel, en tant que parent, etc). Par conséquent, que les authentiques révolutionnaires, ceux qui croient en des lendemains meilleurs (et pas les simples râleurs habituels ou conjoncturels), ne se découragent pas. Un score mélenchoniste élevé n’aurait eu à peu près aucune portée réelle, pas plus qu’une accession au pouvoir qui aurait proablement débouché sur un recentrage social-démocrate par manque de marge de manoeuvre, comme Mitterrand l’a opéré en 1983. Pour les vrais démocrates, le pragmatisme est consubstantiel à l’exercice du pouvoi ; et si Mélenchon n’est pas l’un d’entre eux, tant mieux si les électeurs le maintiennent à distance des commandes.

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