La barbe !

(27/03/2012 by Spermufle)

En France, la saillance majeure du mois de Mars est incontestablement la série d’attentats commis par Mohammed Merah à Toulouse et à Montauban. Depuis juillet dernier, les Cassandres évoquaient l’imminence d’un acte terroriste de masse en France. On attendait (souhaitait ?) un Breivik français, un fasciste un islamophobe et apprenti génocidaire. Mais c’est un banal clone de Khaled Kelkal, un musulman fanatique, qui a fait irruption dans l’actualité.

Aussitôt, et avec une jubilation à peine feinte, l’Extrême-Droite a instrumentalisé cette affaire au service de sa propagande. Pourtant, le choix de l’Islam me paraît ici purement circonstanciel, dicté par un contexte favorable à cette religion et par les origines sociales et familiales de Mohammed Merah. Quarante ans plus tôt, soumis aux mêmes déterminismes socio-économiques, il aurait probablement rejoint un groupuscule terroriste d’Extrême-Gauche. Le facteur socio-économique n’est toutefois pas le seul à l’origine du parcours criminel de Merah. Sinon, la France tremblerait devant des cohortes de barbus intégristes armés de lance-roquettes. Certains parviennent à convertir leur rage liée à l’injustice en énergie positive et efficace ; d’autres s’en accommodent et aspirent juste à vivre en paix malgré la misère matérielle. A l’évidence, d’autres éléments que l’injustice sociale ont contribué à la fabrication de notre criminel.

La biographie de Mohammed Merah offre ainsi des renseignements précieux sur la genèse de sa folie : famille nombreuse et désunie (divorce précoce des parents), modèle paternel défaillant (immigré déconsidéré devenu trafiquant de drogue incarcéré pendant cinq ans), enfance dans le sordide quartier HLM toulousain du Mirail (environnement où le développement de traits psychopathiques est une nécessité pour être un dominant), puis placement en foyer jusqu’à l’âge de quatorze ans. Une fois sorti, il a réintègré le foyer familial aux Izards, autre ZUS toulousaine. où il a connu le parcours typique des délinquants violents, aux valises psychopathologiques lourdement chargées (refus par principe de l’autorité, dégradations multiples, plusieurs vols dont certains accompagnés de brutalité, etc). Bref, il s’agit du parcours typique de l’individu qui raisonne en ces termes : « le Droit – les lois – ne m’ont pas protégé, par conséquent je m’autorise à ne pas respecter les Devoirs ».

Formé au métier peu gratifiant de carrossier, Mohammed Merah était au chômage depuis plusieurs mois et percevait le RSA. En somme, il connaissait un échec socio-professionnel des plus banals et des plus destructeurs pour l’image de soi. Pour les individus à l’estime de soi défaillante, le travail n’est pas qu’une simple source de revenus. Il sert d’étayage identitaire, il offre une fonction dans la société, des repères, un sens, et un but auquel se raccrocher. Comme on l’a vu plus haut, Mohammed Merah n’avait rien d’un pieux musulman au cours de son adolescence. Il a (re ?)découvert le Coran en prison, lieu perçu par tous comme le dépotoir de la Société. La religion a donné un sens à son existence misérable : une lecture littérale et non contextualisée du texte saint lui a offert une fonction gratifiante (guerrier de Dieu), a légitimé ses pulsions belliqueuses et lui a désigné des cibles. Loin de l’apaiser, la foi n’a fait que lui donner un nouveau costume. Le délinquant violent, hypernarcissique et imprévisible s’est mué en moudjahid indiscipliné et animé par une soif inextinguible de reconnaissance. Ces traits de caractère ont d’ailleurs provoqué la méfiance de ses anciens compagnons d’armes, qui ont rapporté qu’il ne donnait pas beaucoup de gages de fiabilité.

L’aspect le plus inquiétant de cette affaire est l’impuissance à réduire à court terme les facteurs à l’origine du terrorisme. La société française est de plus en plus inégalitaire (cf évolution contemporaine du coefficient de Gini), la redistribution sociale sera moindre à l’avenir (du fait des contraintes budgétaires liée  à la crise structurelle de l’économie sur laquelle nos responsables ont peu de prise) ; autrement dit, les partis de gouvernement – j’exclus donc les Extrêmes brandissant la Révolution telle une pensée magique – sont complètement désarmés face à la réalité suivante : la Société libérale qui est la nôtre est une compétition féroce, déloyale qui plus est, puisque les mécanismes compensateurs des handicaps s’estompent. Les politiciens n’ont pas davantage le pouvoir de créer à brève échéance de nouveaux contextes urbains, où déplacer les homologues de Merah. Trois tours qui sautent et deux coups de peinture sur les façades ne transforment pas les ZUS en environnements plus sains. De même, il est impossible de garantir à chaque enfant un foyer stable et sain, sans promiscuité, et où les parents seraient à coup sûr des êtres responsables et avant tout soucieux du bien-être psychique de leurs rejetons.

Tout aussi navrant, l’affaire Merah a une fois de plus été le théâtre de réactions aussi déplacées qu’indécentes, avec :

– les habituelles querelles partisanes liées à la  Présidentielle,

– les propos opportunistes d’une  Le Pen, prompte à diaboliser l’Islam par principe ; ou d’un Mélenchon, prompt à dédouaner l’Islam, précisant qu’il ne fallait pas pratiquer « l’assimilation ou la stigmatisation haineuse », ce qu’il n’aurait pourtant pas manqué de faire si les attentats avaient été commis par un néo-nazi sur des musulmans (on aurait eu droit à du « c’est la conséquence directe du climat islamophobe entretenu par Guéant et Sarkozy »),


– les antisémites de service, gênés dans leur entreprise de victimisation des musulmans et qui nous balancent ce genre de 
photo. On peut leur objecter d’une part que l’opinion publique est résolument pro-palestinienne, et que le sort des p’tits nenfants kurdes tués par les turcs ou jadis les irakiens (donc d’autres musulmans) ne leur inspirait pas tant d’indignation.

Tout ce cirque est affreusement répétitif ; aussi ai-je envie de dire « la barbe ! »

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