Les bons morts

(02/03/2012 by Spermufle)

Récemment, la chanteuse Whitney Houston a trouvé la mort, dans des circonstances dramatiquement banales pour une star de la chanson (encore une névrosée auto-destructrice qui a multiplié les mauvais choix et qui l’a payé). Aussitôt ont fleuri les commentaires habituels, comme ceux prononcés quelques mois plus tôt à propos d’Amy Winehouse, et qui se répartissent en deux catégories : les réactions convenues qui évoquent le « destin tragique d’une femme qui a vécu intensément » © blabla ; et les discours véhéments pestant contre l’importance démesurée accordée à cette célébrité.En octobre dernier, la disparition de Steve Jobs avait déjà libéré la parole d’un certain nombre d’individus indignés © à l’idée qu’on pleure cet homme, tout en manifestant une grande indifférence à l’égard des morts anonymes (tels que les enfants africains victimes de famine). Au premier abord, cette réaction a l’apparence de la sagesse : on peut comprendre l’agacement que certains ressentent en constatant qu’on attribue de fait une valeur supérieure à telle vie humaine plutôt qu’une autre. Cependant, en y réfléchissant un peu, l’ardeur à se ranger parmi les vertueux rend suspecte une telle réaction.

Connaissez-vous des individus qui ne hiérarchisent pas les tragédies en fonction de critères subjectifs, liés à leur éducation, leurs conditions de vie, leur échelle de valeurs en somme ? La réponse est oui, mais uniquement si vous figurez dans l’entourage d’un bouhhiste zen. Sinon, vous avez affaire à un tartuffe, ou à quelqu’un de manifestement troublé. On peut par exemple se demander si la compassion permanente (peu importe le support : tiers-monde, quart-monde, etc) ne dissimule pas un besoin d’extérioriser une tristesse qui prend sa source ailleurs, et plus précisément dans la trajectoire personnelle du sujet compatissant. Pleurer sur autrui est ainsi un excellent moyen d’éviter de pleurer sur son sort lorsqu’il y aurait lieu de le faire.

Sauf exceptions (et pas forcément positives), la compassion sélective est liée à notre nature d’homo sapiens névrosé. Il n’est donc pas aberrant de ressentir une sympathie/affection particulière à l’égard d’un individu lointain (même si cette affection est unilatérale, comme avec les célébrités). Quiconque occupe une place particulière dans notre univers mental se voit automatiquement attribuer une importance supérieure ; son décès est donc source d’une tristesse exacerbée. A-t-on déjà vu quelqu’un dire à l’enterrement de tel vieillard de village, unanimement apprécié par ses voisins qui le connaissaient pourtant à peine, « Non mais vous n’avez pas honte de chialer, vous avez pensé aux P’tits Somaliens ? »

Les réactions indignées ont rarement été l’occasion de réflexions distanciées à caractère philosophique ou politique. Le plus souvent, il s’est agi d’une empathie factice, prétexte à un étalage narcissique malvenu. C’est une chose que de s’interroger sur les causes de l’impact du décès d’untel, et sur ce qu’il reflète de notre époque (processus tout à fait sain de relativisation) ; c’en est une autre de s’intituler arbitre de la bonne moralité, et proclamer agressivement la supériorité de sa propre échelle de valeurs. Il est paraît-il « indécent » de pleurnicher au sujet de telle vedette décédée. Mais que dire de ceux qui instrumentalisent les malheurs des P’tits Somaliens, dont ils se foutent pas mal en temps ordinaire, comme instruments d’affirmation de soi ?

A titre personnel, j’assume à 100% ma subjectivité, et je déclare sans aucun scrupule que le seul décès qui m’ait véritablement attristé en 2011 est celui du Docteur Sampaio de Souza Vieira de Oliveira, plus connu sous le nom de Socrates. Capitaine de l’équipe de foot du Brésil lors des Mondiaux de 82 et 86, incarnation d’un football subtil qui valorisait la technique et l’astuce de joueurs chevelus et maigrichons, ce joueur était en outre docteur en médecine (cursus poursuivi en parallèle avec sa carrière) et fer de lance d’un mouvement d’opposition à la dictature brésilienne (c’est tout de même autre chose que ces artistes engagés à deux balles qui militent en faveur de causes consensuelles et sans risquer leur carrière). En somme, c’était un individu accompli dans toutes ses dimensions. Sans verser dans le lyrico-neuneu, mon coeur saigne encore pour lui… Mais moins que son intestin grêle : son alcoolisme a provoqué une hémorragie digestive fatale.

P. S. : Au moment où je mets en page cet articulet, j’apprends le décès de Gérard Rinaldi, le fondateur des Charlots, pionniers de l’humour pas drôle en groupe, et par conséquent précurseurs desNous C Nous et autres Morning Live. Inutile de dire que cette nouvelle m’en touche une sans faire bouger l’autre.

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