Grossophobie

(10/02/2012 by Spermufle)

Fin janvier, une polémique a éclaté suite à un article publié sur un blog hébergé par le Nouvel Observateur. La touche-à-tout (ce qui ne veut rien dire de précis, mais c’est ainsi qu’elle se définit) Marie Sigaud a signé un papier (édité par la journaliste Gaëlle-Marie Zimmermann) qui brocarde la publicité Castaluna mettant en scène un mannequin en surpoids. Le texte, intitulé « Cette grosse qui me révulse« , et depuis lors effacé mais sauvegardé ici, évoquait son dégoût profond pour les femmes obèses et contenait même un petit délire de persécution. Ainsi Mme Sigaud s’imagine-t-elle encerclée par une cohorte de grosses vindicatives, prêtes à subvertir les canons eshétiques traditionnels. Suite au scandale provoqué par son article, elle s’est fendue de pseudo-excuses, indiquant notamment qu’elle regrettait d’avoir froissé les susceptibilités mais sans remettre un seul instant en question ses constructions mentales. Bref, elle ajoute au mépris une pitié qu’elle exprime avec une condescendance déplacée.

Sur le fond, Marie Sigaud manifeste une méconnaissance à peu près totale de l’obésité, problème multi-factoriel qui n’est absolument pas réductible à un prétendu manque de volonté (signification implicite de son « La faute à une alimentation excessive, mais ça chut, il ne faut pas le dire trop fort« ). La volonté consciente semble ainsi peser bien peu en comparaison de phénomènes psychiques et physiologiques complexes, trop complexes sans doute pour être appréhendés par quiconque n’est pas  (in)directement concerné. De même, s’il est courant que certaines femmes obèses confondent minceur et anorexie (le surpoids ne protège pas magiquement de la sottise), rares sont celles qui prétendent être les seules « vraies femmes ». Sigaud a en revanche raison sur un point : on ne connaît pas de célébrité masculine ayant convolé avec une femme obèse, le cas de Pierce Brosnan n’est pas significatif puisque son épouse était mince au moment des noces. Cependant, ça ne signifie pas que les hommes « qui ont le choix » ne désirent que des femmes minces. Le choix d’une partenaire conjugale ne se résume pas à un simple choix sexuel ; l’obtention d’une partenaire collant aux canons de beauté académiques matérialise la réussite et représente un objet de valorisation sociale.

L’étude des sites de rencontres dédiés aux femmes rondes pulvérise l’image d’Epinal, et révèle que leur public XY ne se compose pas uniquement de blédards, de gros beaufs et de dragueurs antillais. Ils drainent un contigent masculin hétéroclite, avec par exemple des attachés parlementaires, des universitaires, des écrivains (croisons les doigts), des ingénieurs informaticiens surpayés, etc. Néanmoins, nombreux sont les inscrits déjà casés avec des femmes au physique conventionnel, et qui cherchent une maîtresse de type plantureuse, voire très ronde. On en déduit donc que les femmes obèses peuvent tout à fait être perçues comme désirables par des hommes influents, mais qu’elles représentent un trophée de piètre valeur, eu égard à la grossophobie ambiante exprimée avec brutalité par Marie Sigaud.

Penchons-nous un instant sur ces hommes attirés par les femmes obèses. Ils se répartissent en trois catégories : les hommes pragmatiques, capables de sexuer n’importe quel type de morphologie féminine ; les hommes attirés par l’hypertrophie des caractères sexuels secondaires (gros seins, grosses fesses) ; et les hommes qui désirent des femmes grosses ou même très grosses, Selon la terminologie en vigueur, directement issue du militantisme américain, ces derniers sont désignés par le terme de FA(fat admirer). Leurs objets de désir s’appellent les BBW (big beautiful women), voire les SSBBW (rien en commun avec ceci, le sigle SS signifie Super-Size), et leur univers érotique est très singulier. Les FA sont plus centrés sur la dimension tactile que la dimension génitale. L’une de leur pratique de prédilection est le face-sitting, jeu de type SM qui consiste concrètement à servir de chaise à sa partenaire. Certains vont jusqu’à fantasmer sur le feeding, pratique elle aussi clairement SM qui consiste à gaver sa compagne pour qu’elle atteigne un poids maximal. Le professeur Bernard Molcock, éminent spécialiste des paraphilies, leur avait d’ailleurs consacré en 2004 une étude téléchargeable ici.

Pour en revenir à l’article de Marie Sigaud, les réactions outrées, et pas toujours subtiles (bonjour la psychologie de comptoir pour expliquer la phobie du gras de l’auteure, grosso modo un puéril « c’est çuikidikiyé ») sont finalement contre-productives. Auprès du grand public, Marie Sigaud risque fort d’être identifiée comme la détentrice  d’un bon sens impossible à exprimer publiquement, muselée par la « suceptibilité de ces grosses frustrées » (préjugé tenace dans la population). En outre, s’indigner sur des lignes plutôt qu’afficher une indifférence sereine valide la stratégie des provocateurs et accroît leur notoriété. Si personne n’avait alimenté le buzz, la baudruche se serait rapidement dégonflée et Sigaud n’aurait pas eu droit à son quart d’heure de gloire.

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