Mégaescrocs

(07/02/2012 by Spermufle)

Saperlipopette ! Voila très certainement la réaction que chacun d’entre nous a eue en apprenant l’arrestation de Kim Schmitz, le patron de Megaupload, et le démantèlement de la « galaxie Mega » (Megavideo, Megaporn, etc). Elegant comme un chasseur briéron, ancien concurrent au Gumball 3000 (un rallye sauvage où des chauffards friqués sillonnent illégalement les routes du monde entier), Schmitz menait grand train près d’Auckland, où une escouade policière mandatée par le FBI l’a interpellé. Cette affaire révèle deux choses : primo, la Nouvelle-Zélande est décidément le pays desbandits de grand chemin, et secundo, le modèle économique de la licence globale est parfaitement viable.

Pour les lecteurs qui ont accédé pour la première fois à Internet avant-hier, je me permets de rappeler le principe sur lequel reposait l’hébergeur Megaupload : les utilisateurs pouvaient ajouter des fichiers musicaux ou vidéos, et en télécharger dans la limite d’un seul à la fois, et d’une taille inférieure à 1 Go. Quiconque souscrivait un abonnement « Premium » (barème de prix : 10€ pour un mois, 30€ pour trois mois, 55€ pour un an – soit grosso modo le prix envisagé pour une licence globale) accédait de manière illimitée aux fichiers, sans restriction de taille. Schmitz a ainsi dégagé des profits considérables : on estime son patrimoine à 500 millions de dollars. Autant dire qu’une structure parfaitement légale pourrait brasser des milliards et rémunérer convenablement les artistes.

Problème : l’industrie de la Culture, et en particulier sa branche musicale, ne veut en aucun cas remettre en question un modèle économique qui lui est odieusement profitable. Le prix des produits culturels n’est pas fixé par le marché (loi de l’offre et de la demande) : un DVD récent est par exemple toujours vendu au même prix, indépendamment de la qualité du film ou du budget de tournage. Ce sont les distributeurs qui fixent les prix, et ils souhaitent par tous les moyens conserver leurs marges malgré l’évolution technologique. Il en résulte une situation aberrante, où des contenus immatériels et dupliquables gratuitement sont commercialisés à un prix équivalent à un support physique d’il y a quinze ans. Ainsi les films en VOD sont d’un prix équivalent à un DVD de vidéo-club, de même qu’un album sur iTunes est vendu à peu près aussi cher qu’un CD en grande surface. En somme, malgré le progrès technique, une minute de musique coûte aujourd’hui aussi cher qu’à l’époque du micro-sillon ; c’est un peu comme si une minute de conversation téléphonique était facturée en 2012 au même prix que dans les années 80.

La position des distributeurs est d’autant plus insoutenable moralement qu’ils s’abritent derrière l’alibi de la protection des créateurs. Billevesées : pour ce qui est de l’industrie musicale, le pourcentage de la rémunération des artistes sur une chanson vendue en ligne est de 3%, comme en témoigne ce graphique. Evidemment, une évolution du modèle économique de la Culture occasionnerait une transformation radicale des comportements. Produire une minute de musique coûterait beaucoup moins cher, mais rapporterait également nettement moins qu’auparavant. Privés du soutien des Majors, les musiciens seraient tenus d’assurer eux-même leur promotion ; Internet leur faciliterait toutefois ce travail et leur permettrait de toucher un public plus large, L’essentiel du revenu des artistes serait donc, comme autrefois, généré par les concerts, réduisant le single ou l’album à un genre de maquette publicitaire. Autrement dit, un chanteur sur le retour et scéniquement parcimonieux ne pourrait plus vivre confortablement de ses compilations.

En se plaçant sous l’angle de la citoyenneté, la position des autorités et des ayant-droits est tout aussi difficilement tenable. Schmitz a été appréhendé dans le cadre de la lutte anti-mafia, tel un chef de cartel colombien ou une huile de la Camorra napolitaine. Il encourt une peine de réclusion de vingt ans, sanction dont la sévérité est ordinairement réservée aux crimes de sang et/ou sexuels. En France, les « pirates de la culture » pourchassés par HADOPI s’exposent eux aussi à des peines très sévères, voire disproportionnées, conformément à une loi aux conséquences inquiétantes pour le Droit et les libertés publiques. L’échelle des sanctions pénales est tout de même bien curieuse : les atteintes aux biens sont plus sévèrement réprimées que les atteintes aux personnes. Quiconque consulte les avis de recherche de la Police Nationale peut s’en rendre compte ; et tous les artistes qui soutiennent l’arsenal répressif d’Hadopi avalisent une conception de la justice pour le moins discutable, et en totale contradiction avec les valeurs de Gauche dont beaucoup se prévalent. Le principe qui sous-tend cette loi (protection du patrimoine plus importante que toute autre considération) nuit à la crédibilité du Législateur et pousse à l’incivisme. Tout ça pour que les Majors puissent continuer à tondre les consommateurs sur le dos des artistes, et pour que François Chombier*, triple disque d’or il y a quarante ans et muet depuis lors, puisse vivre de ses best-of tout en se roulant les crottes de pif au soleil.

* Etat-civil purement fictif (je suis une flipette des poursuites judiciaires)

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