Les Journaleux

(26/01/2012 by Spermufle)

Fin juillet 2006, sur un banal forum de passionnés de football, deux utilisateurs désoeuvrés ont eu l’idée de mettre à l’épreuve la crédulité de leurs camarades en publiant une nouvelle fantaisiste. Ainsi ont-ils créé de toutes pièces Borisio Ferrara, un milieu de terrain italien de 20 ans, censé quitter son club formateur de Livourne pour rejoindre l’équipe de Saint-Etienne. Pour crédibiliser leur canular, les deux conspirateurs ont ajouté une copié-collé fictif issu de la Gazzetta dello Sport (équivalent italien de l’Equipe) en rapport avec ce prétendu Ferrara. Ce qui devait rester une blague potache a pris de l’ampleur lorsque France Football, vénérable institution journalistique depuis 1946 (toutefois tombée en décrépitude depuis quelques années), a inexplicablement repris l’information et lui a consacré un paragraphe dans la rubrique « Transferts ». La jugeant crédible, un site à fort trafic s’en est fait l’écho.  Plus cocasse encore, l’hebdomadaire But !, une vieille feuille de chou (fondée en 1969 pour concurrencer l’Equipe) dont la ligne éditoriale centrée sur les transferts compense l’indigence du contenu (pas d’analyses de fond, mais d’exaltantes rumeurs sur les arrivées de tel joueur prestigieux dans telle équipe), a relayé à son tour l’info, en attribuant au passage la nationalité brésilienne à Ferrara, l’infatigable ratisseur de ballons. Les observateurs stéphanois auront noté que, décidément, l’été 2006 a été celui du recrutement de fantômes au sein de leur club, puisqu’outre Borisio Ferrara, ont été engagés l’argentin Bilos et le colombien Guarin, deux tristinhos qui ont erré comme des âmes en peine sur le terrain.

Quelques mois plus tard, sur le forum d’un jeu de cyclisme, un intervenant a annoncé le transfert à Niort d’un certain Sébastien Duthier. L’info a été diffusée sur plusieurs sites Internet (décidément avides des ragots circulant sur les réseaux sociaux), tels que sports.fr, football.fr ou encore sportfire.fr. Quel dommage que Duthier (en réalité l’un des modérateurs) n’ait jamais sérieusement tapé dans le ballon… S’il avait été aussi tranchant sur le terrain qu’au cours de ses interventions en forum, les Bleus auraient pu compter sur un stoppeur intransigeant pour disputer la Coupe du Monde 2010 (en lieu et place de l’ectoplasme Philémon Gallas, cousin éloigné et sosie de William l’ex-gunner). Notons que les plaisantins ont poussé le canular jusqu’à créer une page Wikipedia consacrée à Sébastien Duthier (alias Sebduth). N’importe qui peut ajouter un article sur cette plate-forme ; la fiabilité de cette encyclopédie est donc sujette à caution, surtout lorsque le sujet est méconnu du grand public, et donc peu ou pas vérifié a posteriori. La modération sur Wikipedia semble toutefois plus vigilante qu’il y a quelques années, puisque ma récente tentative d’inclure Tigrou dans la liste des homosexuels célèbres atteints par le VIH n’a pas été validée (ou alors je m’y suis pris comme un manche).

On pourrait conclure à partir de ces deux exemples que les journalistes sportifs sont particulièrement désinvoltes. Possible, mais ils ne détiennent pas le monopole de l’incompétence. Ainsi plusieurs célébrités, telles des chats de Schrödinger médiatiques, ont récemment été l’objet de rumeurs de décès lancées sur des réseaux sociaux, puis relayées par les médias traditionnels. Parmi elles figurent Philippe Manoeuvre, annoncé mort par un plaisantin sur Wikipedia , Bernard Montiel (rumeur crédibilisée par une simple phrase d’un inconnu sur Tweeter !), ou encore Pascal Sevran, dont l’annonce de la mort, une fois de plus lancée sur Internet, a été jugée crédible puis « officialisée » par Jean-Pierre Elkabbach en personne.

Il existe une autre méthode très astucieuse pour falsifier l’info sur Internet, qui consiste à exploiter les failles du référencement pratiqué par Google. Ces derniers mois, Martine Aubry a ainsi été suspectée d’alcoolisme et d’homosexualité, tandis qu’on prêtait à son avocat d’époux des accointances avec les islamistes. Le procédé est très simple : on commence par demander à une multitude de complices de taper des associations de mots sur Google. L’algorithme de Google Suggest repère une activité inhabituelle autour de nouveaux mots-clés et les place en haut de la liste. Dans un deuxième temps, l’internaute lambda, interloqué par ce qu’il voit, crédibilise la rumeur en cliquant sur la suggestion proposée par Google : bel exemple de l’effet boule-de-neige. Enfin, la dernière étape consiste à évoquer la rumeur sur des plate-formes telles que Yahoo! Answers, pour créer un contenu associé aux mots-clés. Des suggestions, du contenu, des victimes peu vigilantes qui propagent la rumeur en essayant de la démentir : l’information est ainsi créée. On notera au passage que ce système de page rank (référencement) propre à l’Internet, fait des pages les plus citées des sources nécessairement fiables. En d’autres termes, une « source autorisée » n’est plus nécessaire à la crédibilisation d’une info : une multitude de sources suffit.

Les grands fiascos journalistiques évoqués ci-dessus reposent sur le principe de l’information circulaire : le site A émet une info, relayée par le site B, qui est lui-même cité par le site C, lequel sert de source au site A pour garantir sa crédibilité. Ce fonctionnement, qui s’apparente au bouche à oreille, n’est pas propre à l’Internet comme en témoigne la bévue concernant Pascal Sevran, ou moins anecdotique, la rumeur des charniers de Timisoara en 1989. Ces rumeurs bruissent d’autant mieux qu’elles ont le mérite d’alimenter en contenu les sites d’infos, les chaînes de télé consacrées à l’actualité 24/24h, et les flux RSS. Il est de bon ton d’égratigner les journalistes pour leur manque de déontologie, leur appât du gain, leur soif du scoop et leur propension à la copie au détriment de l’analyse. Les journalistes n’informent pas par philanthropie, mais parce qu’il s’agit de leur métier ; ils proposent donc aux consommateurs le produit qu’ils attendent. Ce sont donc bel et bien ces derniers qui sont les premiers responsables, par leur mode de consommation, de la dégradation de la qualité de l’info (on veut du concis et de l’immédiat ; on surestime la crédibilité des infos qui jaillissent de nulle part sur Internet).

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