Mon Oeil

(19/01/2012 by Spermufle)

L’une des images les plus impressionnantes de l’année 2011 est certainement celle de l’accident survenu à Juan José Padilla en octobre dernier. Accident qui ne relève surtout pas d’un hasard malencontreux : ce Padilla est un torero de 38 ans, qui compense une technique de muleta un peu fruste par une témérité rare face au taureau (c’est notamment un grand spécialiste de la porta gayola). En d’autres termes, il l’a bien cherché. En temps ordinaire, la tauromachie est un domaine totalement étranger à mon univers mental. A en croire mon conditionnement éducatif de vermisseau parisien, il ne s’agit que d’une tradition machiste, désuète et inutilement violente. Machiste et désuète, car elle exalte une virilité d’un autre temps, où un homme digne de ce nom doit savoir dompter sa peur de la mort et prendre des risques aussi insensés qu’inutiles. Les toreros prudents sont ainsi chahutés par un public qui, concrètement, paye pour voir ces types risquer leur vie. Inutilement violente, car la tauromachie n’est ni plus moins qu’un assassinat ritualisé. Les taureaux de combat sont élevés dans ce but, et sont d’ailleurs génétiquement sélectionnés depuis des siècles pour leur irascibilité.

Ce n’est pas la première fois que Padilla frôle la mort au cours d’une corrida. Dix ans plus tôt à Saint-Sébastien, un taureau l’a encorné au cou, soulevé comme un fétu de paille, puis porté sur vingt mètres avant de le propulser au sol dans un ultime mouvement de tête. Aussitôt secouru par le chirurgien de garde, il a survécu et rapidement retrouvé le chemin des arènes. Quatre mois plus tard à Pampelune, il a de nouveau été grièvement blessé dans des circonstances similaires, et il ne doit la vie qu’à la compétence du personnel de la clinique Virgen del Camino. Bref, ses deux précédentes mésaventures ne lui ont pas servi de leçon, pas plus que la dernière, où son globe oculaire a pourtant bien failli traîner dans le sable moîte de l’automne ibérique. Evacué au bloc opératoire le plus proche (ç’eût été un peu con de l’hospitaliser le plus loin possible), un Padilla encore conscient a ainsi supplié son impresario de ne surtout pas annuler ses engagements au Mexique, autre pays de tradition taurine.

A cet instant précis, mes 28 lecteurs plus ou moins réguliers (les petits ruisseaux forment les grandes rivières, dit-on) doivent probablement être animés par la plus vive stupéfaction. « Ce Padilla est le plus grand crétin jamais engendré par l’espèce humaine », pensez-vous. Erreur : en 1974, le matador portugais José Falcón a été encorné à la jambe par le taureau Cucharero lors d’une corrida barcelonaise. Réagissant avec une bravoure toute néanderthalienne, il a préféré poursuivre la faena plutôt que de se préoccuper son artère percée. C’est devant un public admiratif qu’il a mis à mort la bestiole, avant de mourir en hombre quelques heures plus tard, victime de l’hémorragie.

Sur internet, les réactions consécutives à la troisième encornada de Padilla ont rapidement plu. Les aficionados (fans de tauromachie) se sont déployés sur tous les forums d’actualité, en recourant à un sophisme du type « N’écoutez pas les discours des anti-corridas primaires qui n’y comprennent rien ; seuls les initiés savent de quoi ils parlent ». Ils se sont confrontés à ces fameux anti-corridas, souvent très didactiques et assez convaincants… enfin pour certains d’entre eux. En effet, le gros du bataillon des opposants était formé d’individus aux positions déconcertantes, pour ne pas dire franchement navrantes. Tout en s’abritant derrière de nobles principes (lutte contre la cruauté, rejet de la barbarie) nombreux sont ceux qui ont jubilé de voir ce torero mutilé. Quelques-uns ont même déploré que Padilla n’ait pas été tué sur le coup, ou bien émasculé, piétiné ou encorné aux deux yeux. En somme, les débats se sont résumés à du « tripes vs tripes », et comme toujours, rien de bien intéressant n’a pu en jaillir. Chacun a étalé sans vergogne son sadisme, les uns en s’abritant derrière la « Trrrradition », les autres en invoquant la non-violence. La supériorité morale revendiquée par les seconds revêt un aspect aussi comique qu’inquiétant. Les « bonnes raisons » justifiant leur absence totale d’empathie à l’égard de Padilla relèvent du mécanisme de pensée qui conduit à justifier la surpopulation carcérale, voire la torture, au motif que le condamné l’a « bien mérité ». Une fois encore, les jolis principes ont été instrumentalisés comme des alibis. Mon hôte et alter blaireau Octave_Mol a décidément bien raison de se méfier des individus affichant des opinions virulentes et partisanes.

Quoiqu’il en soit, la seule chose que je souhaite à Padilla (lequel s’en bat los roustapanos) est de ne jamais retrouver l’usage de son oeil gauche, pour mener une existence paisible de mari et père d’une descendance modérément prolifique et raisonnablement carnivore. Aux dernières nouvelles, c’était la direction qu’empruntait son existence, puisque les multiples opérations n’ont pas donné les résultats escomptés.

M. A. J. du 02/09/2012 : Ah bah en fait, il continue…

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2 commentaires pour Mon Oeil

  1. Ping : Mourir pour des idées. Vraiment ? | Un peu de Mollesse… Et beaucoup de Muflerie

  2. Cape dit :

    Si seulement il avait pu perdre les deux, il aurait fermé les yeux sur sa connerie une bonne fois pour toutes

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