Pédale

(14/01/2012 by Spermufle)

Ces quinze dernières années, les français semblent s’être réconciliés avec le sport professionnel. Jadis exclusivement perçu comme un loisir de beauf avachi sur son canapé, une bière à la main , le spectacle sportif est désormais considéré comme une activité légitime, et à l’exception des paléo-staliniens (ou des trotsko-écologistes), rares sont ceux qui contestent sa dimension culturelle. Un sport conserve toutefois une réputation atroce : le cyclisme, caricaturé comme le domaine des vieux, des ringards, des dopés, et de ceux qui subissent les choix télévisuels de leur voisin de chambre René Chombier, lorsqu’ils sont hospitalisés en plein mois de juillet.

Un des facteurs qui contribuent à l’image désuète du cyclisme est le jargon des coureurs, digne des dialogues d’Audiard. Pourtant, à y regarder de plus près, on ne peut qu’être frappé par la grande sensualité qui caractérise ce lexique. Notons les expressions « avoir une bonne giclette » (capacité de démarrage foudroyante), « sucer la roue » (rouler derrière un adversaire en profitant de l’abri au vent pour fournir moins d’efforts), ou encore « se faire l’oignon » (atteindre ses limites athlétiques). Le milieu cycliste est d’ailleurs plutôt libidineux. Invité sur le plateau de Tout le Monde en parle, Willy Voet (le masseur de Richard Virenque) avait par exemple réussi à heurter les oreilles pourtant peu chastes de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi, en relatant quelques anecdotes croustillantes en rapport avec le peloton professionnel. Entre autres, il fit référence au cahier des charges informel imposé par les organisateurs du Tour de France aux villes-étapes, lesquelles devraient (selon Voet) impérativement se situer à moins de cinquante kilomètres d’une boîte échangiste. Quelle autre discipline apporte autant de soin au réconfort de ses commissaires de course ?

Ces derniers ne sont toutefois pas les seuls à péter un boulard lorsque la nuit tombe. Ainsi Philippe Gaumont a-t-il rapporté que dans le secret de leur chambres d’hôtel, ses coéquipiers de la Cofidis ingurgitaient régulièrement un pot belge (cocktail aux propriétés délicieusement récréatives), au point que David Millar s’est un soir pris pour Peter Parker, passant d’une chambre à l’autre en chevauchant le balcon du huitième étage.

Depuis l’affaire Festina (1998), nul ne conteste désormais l’ampleur du dopage dans le peloton. Ce phénomène pose un problème sanitaire majeur : l’espérance de vie d’un cycliste pro est nettement plus basse que celle du reste de la population (d’après le médecin Jean-Pierre de Mondenard). Nombreux sont les très grands champions qui meurent entre 35 et 50 ans, comme par exemple Fignon, Anquetil, Simpson, Nencini, Ocana, ou encore Pantani. Autant dire que ces jeunes gens en cuissard font le choix d’une vie courte et dédiée à leur passion (éventuellement génératrice de succès), au détriment d’une vie prudente conforme à une morale hygiéniste. Une répression judiciaire féroce amène d’ailleurs nos vaillants cyclistes à rivaliser d’audace lorsqu’il s’agit d’expliquer la détention de produits dopants. Je songe particulièrement à Gilberto Simoni, qui attribuait aux instruments utilisés par son dentiste son contrôle positif à la cocaïne ; ainsi qu’à Raimondas Rumsas, qui prétendait que les caisses d’EPO dissimulées dans le coffre de sa voiture servaient au traitement anti-cancéreux de sa belle-mère ; ou encore Franck Vandenbroucke, qui expliquait aux enquêteurs que le Clenbutérol saisi dans son frigo était en réalité un produit homéopathique pour son chien.

Mais au-delà de ces considérations triviales, la course cycliste est un spectable admirable, irréductible aux anecdotes cocasses qu’elle génère. Elle est admirable parce qu’elle n’a rien de ludique ; une initiation est requise pour en comprendre les mécanismes, contrairement au football, immédiatement accessible au commun des mortels. Même dopé jusqu’à la racine des poils pubiens, le pédaleur connaît une souffrance aux proportions inégalables. De février à octobre, et par tous les temps, il court sans guère se plaindre (ce qui serait digne d’une « tapette », comme on dit dans le jargon). Peu de cyclistes accèdent à la fortune et à la célébrité ; ce sport valorise l’abnégation et l’effort sans certitude de récompense, à contretemps d’une époque (dont je suis l’un des meilleurs représentants) qui favorise l’indolence et la satisfaction immédiate des plaisirs. En outre, loin d’être des play-boys de type CR7 (cf plus bas), les champions cyclistes sont dotés de faciès rustiques et d’un corps très éloigné des critères de beauté académiques. Parmi eux, on ne trouve aucun équivalent de Cristiano Ronaldo ou de Nicolas Anelka, ces footballeurs gonflés comme des veaux aux hormones. Le cycliste professionnel est un homme lambda, auquel chacun peut s’identifier (à l’exception peut-être du puissant coureur suisse Cancellara, dit Spartacus, soupçonné de rouler avec un vélo secrètement motorisé). Franck Vandenbroucke, l’homme qui voyait des tigres dans les forêts ardennaises lorsqu’il partait chasser sous l’emprise du combo Stilnox-alcool, faisait ainsi figure de bogosse du peloton. Enfin, l’univers cycliste semble figé hors du temps (comme en témoigne la chevelure de Laurent Brochard), et se déroule quasi-exclusivement dans un cadre rural, de préférence vallonné voiremontagneux. Singularité appréciable à une époque qui valorise le mouvement perpétuel, et qui idéalise tout ce qui relève de la culture urbaine.

Subversion des valeurs, rebellion contre l’autorité, vocabulaire cryptique comportant une forte charge érotique, icones mortes après une déchéance aussi brutale que ne fut leur gloire (et de préférence d’une overdose dans une chambre d’hôtel sordide comme Pantani ou Vandenbroucke), champions menant une vie courte mais intense et extravagante : pour toutes ces raisons, le sport cycliste est tout sauf ringard et au contraire le sport le plus rock’n roll qui soit.

N.B. : Pour ceux qui s’interrogent sur la pertinence de mon titre, sachez que le britannique Robert Millar (encore un), l’un des meilleurs coureurs des années 80, se fait désormais appeler Philippa York.

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Un commentaire pour Pédale

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