Les règles du jeu

(26/12/2011 by Spermufle)

Samedi 17 décembre dernier, une micro-saillance s’est produite à l’occasion de la 19ème journée du championnat de France de football. Au cours du match Brest-Auxerre, le milieu de terrain Kamel Chafni s’est querellé avec un juge de touche, avant d’être expulsé par l’arbitre de terrain, puis a proclamé de manière théâtrale sa colère devant les caméras. Le joueur relate la scène ici (entre la neuvième et la quinzième minute de la vidéo). Fréquentant assidûment les sites d’actualités et d’informations sportives, je parcours régulièrement les forums qui s’y rattachent. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’affaire Chafni-Perruaux ne m’a guère rassuré quant à l’objectivité et la faculté de recul des internautes (sans parler du journaliste (?) Pierre Ménès qui dézingue tout arbitre à la moindre occasion). Pour schématiser, la culpabilité de Perruaux ne fait aucun doute ; la colère de Chafni semble trop spectaculaire pour être injustifiée. « Scandaleux », « honteux », « on devrait radier ce connard d’arbitre à vie » : aucun mot n’est assez fort pour relayer la saine colère des citoyens 2.0. J’ai même vu les « riverains » de Rue89, d’ordinaire peu au fait des choses du ballon rond, s’empresser de commenter ce micro-évènement. Parmi les rares sceptiques figurent (entre autres) les commentateurs du Figaro, défenseurs par principe de l’ordre établi, et dont certains cachent mal leur hostilité viscérale envers l’expression turbulente de la jeunesse basanée. En somme, chacun des deux camps oublie d’interroger le réel et instrumentalise sans vergogne cette affaire.

Quelques jours plus tard, l’on apprend que Kamel Chafni renonce à porter plainte contre le juge de touche Johann Perruaux. Mince alors, l’affaire fait pschitt, ou plutôt pffffooot, contrairement à celle-ci, qui fit grand bruit en son temps. En Angleterre, deux affaires similaires, impliquant des joueurs de renom tels que John Terry ou Luis Suarez sont au coeur de l’actualité. Chacune de ces affaires a permis aux dirigeants du football (clubs, Fédération, Ligue des clubs professionnels) de rivaliser d’indignation vertueuse. Même la vénérable FIFA, a érigé la lutte contre le racisme en sujet prioritaire. Ainsi, des actions d’envergure ont été menées, telle que la commercialisation de bracelets labellisés « Stand Up, Speak Up », lesquels se négocient aujourd’hui à environ trois euros sur Ebay. Présidant aux destinées du ballon rond depuis la nuit des temps, ces caciques ne s’émouvaient pourtant guère lorsqu’une quinzaine d’années plus tôt, les abords du but du gardien camerounais Joseph-Antoine Bell étaient jonchés de bananes, et que la quasi-totalité des spectateurs (exceptés ceux du Havre et de Lens d’après l’intéressé) lui adressaient des invitations discourtoises à retourner sur son cocotier.

Quoiqu’il en soit, le message est clair : les injures racistes sur les terrains de foot sont désormais inacceptables. En ce qui concerne les autres types d’injures, homophobes par exemple, tout le monde est nettement plus conciliant. Je doute de voir de mon vivant (ma mort interviendra le 18 novembre 2017) l’opinion publique approuver un joueur qui monterait en tribune rosser un spectateur ayant évoqué les moeurs légères de sa maman. De même, aucun joueur ne se plaint auprès de l’arbitre qu’un adversaire l’ait qualifié d’homosexuel passif : il passerait pour une pleureuse, un genre de rapporteur de cour d’école un tantinet émotif. Enfin, les chants belliqueux entonnés par les supporters bénéficient d’une grande tolérance, et passent pour un folklore nécessaire à l’expression de la rivalité entre les clubs.

Le racisme, donc, est le grand fléau de notre temps, supérieur à tous les autres ; raison pour laquelle il doit être implacablement pourchassé sur les terrains de foot. Les autres « fléaux », tels que l’incivisime (ce sport se caractérise par l’irrespect envers l’autorité arbitrale), ou même toute autre forme de violence, verbale ou physique (le sympathique néerlandais De Jong a écopé d’un simple carton jaune pour ceci en finale de Coupe du Monde), sont parfaitement secondaires. Les réactions prématurées et exacerbées à la moindre suspicion de racisme, et pas seulement dans le football (cette accusation sert à elle seule d’argument pour discréditer un discours politique) me laissent pour le moins perplexe. Se pourrait-il que nombre de nos paladins de l’anti-racisme soient guidés par des mobiles moins avouables, guettant le premier prétexte venu pour se positionner comme des êtres supérieurs, qui affichent leur appartenance à l’élite morale en redoublant de véhémence ?

Note de Mol : je ne sais pas s’il s’agit vraiment de se positionner comme supérieur aux autres, mon bon Spermufle. Pour ma part, je dirais plutôt qu’il s’agit de projections qui trahissent un rapport personnel problématique avec l’altérité (culpabilité ? peur ?). D’une manière générale, plus une opinion est affichée de manière virulente et partisane, et moins je la trouve crédible, plus je la soupçonne d’être biaisée par un complexe souterrain, une angoisse caverneuse ou un besoin d’identification sous-marin. L’affirmation de soi à travers la différence, l’invective, c’est de mon point de vue un bénéfice secondaire qui étaye un ego menacé.

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